Echecs

Le joueur d’échecs

Tous les vendredis, une œuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui : Le joueur d’échecs (AUT, 1943).

A bord d’un bateau voguant vers l’Argentine, le narrateur apprend la présence parmi les passagers du champion mondial des échecs, Mirko Czentović. Afin d’en savoir davantage sur cet homme qui « excite » sa curiosité, il essaie de l’attirer à sa table…

Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce « jeu royal », le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs un jeu ?

Il y a plusieurs personnages D’abord, le narrateur, dont l’identité demeure inconnue. On sait qu’il est Autrichien et qu’il voyage avec sa femme. Il en sait très peu sur les échecs, au vu de la méconnaissance dont il fait preuve lorsque son ami lui parle de Mirko Czentović. Son attrait pour ce jeu ? ce loisir ? ce sport ? n’est cependant pas feint. Il oscille entre fascination et moquerie.

Qui est le joueur d’échecs, en réalité ?

Il va user d’un stratagème plutôt efficace pour amener le champion du monde dans les mailles de son filet. Un stratagème qui trouve sa consécration avec un ingénieur écossais nommé MacConnor. Celui-ci, self made man à l’allure d’athlète ayant sans doute « un goût prononcé pour le whisky », est l’homme qui va payer Czentović pour jouer une partie contre eux. La conséquence d’un ego mal placé qui sied parfaitement au narrateur, atteignant là son objectif.

Ce Mirko Czentović est un prodige des échecs à défaut de l’être d’autre chose ; « son inculture dans tous les domaines était universelle », est-il écrit entre guillemets au tout début du récit. Quoique très arrogant, il ne se livre à personne. Tous ignorent la profondeur de sa bêtise. Quelqu’un d’aussi doué pour les échecs peut-il être si idiot ?

Et puis il y a ce M. B, ce personnage qui intervient au premier tiers du récit et qui va constituer la matière principale des deux tiers restants.

Involontairement, chacun se retourna. Nous vîmes un homme d’environ quarante-cinq ans, au visage étroit et anguleux, que j’avais déjà rencontré sur le pont, et qui m’avait frappé par sa pâleur étrange, son teint presque crayeux. Il avait dû s’approcher de nous durant ces dernières minutes, pendant que nous étions absorbés tout entiers par le problème à résoudre.

Zweig en 64 cases

Stefan Zweig, né au 19e siècle en Autriche-Hongrie et mort au 20e siècle au Brésil, 60 ans plus tard, est un auteur surtout connu pour ses nouvelles – une quarantaine en tout, comme La confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok ou encore Les prodiges de la vie. Il a aussi écrit un opéra, des poèmes, des pièces de théâtre, deux romans (inachevés), des biographies, et a traduit Verlaine, Rimbaud et Baudelaire, parmi d’autres. Sa nombreuses correspondance – avec Sigmund Freud, Richard Strauss ou encore Romain Rolland – a également fait l’objet d’une publication.

La nouvelle Le joueur d’échecs a été adaptée en film (par exemple en 1960 par Gerd Oswald, voir photo ci-dessus) éditée à titre posthume en 1943 à Stockholm, là où l’éditeur de Zweig, Bermann Fischer, s’était exilé. Elle a paru en France en 1944.

Dans cette nouvelle, les échecs y symbolisent la puissance de la réflexion, via Czentović, et la puissance de l’imagination sur le châtiment, de l’esprit sur le corps, via M. B.

« La tour, avancez la tour de c8 en c4, pour qu’il soit obligé d’abord de protéger son pion. Cela ne lui servira d’ailleurs à rien ! Vous attaquerez alors avec le cavalier, c3-d5, sans vous soucier de son pion libre, et voilà la situation rétablie. Cette fois, en avant toute, il n’est plus nécessaire de vous défendre ! »

Les échecs sont une curiosité pour le narrateur, une preuve de supériorité pour M. Czentović, une preuve de vanité pour M. MacConnor, et une réelle libération pour M. B.

Ode à l’humanité et au pouvoir de l’imagination, critique farouche du fascisme et de son pouvoir de nuisance sur l’esprit, Le joueur d’échecs se lit en deux petites heures et son souvenir perdure deux bonnes années, a minima. Des personnages bien caractérisés, de l’humour, des descriptions des interrogatoires orchestrés par les nazis très justes… et une conclusion intelligente. Autant dire : vous ne perdrez pas votre temps.

Cette nouvelle est parue dans moult collections.
La version présentée ici fut traduite par Jacqueline Des Gouttes en 1944,
révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent en 1991
et sortie en poche la même année.