Echecs

Le Prodige

Tous les vendredis, une oeuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui, Le Prodige (Pawn Sacrifice, EU, 2015)

Vie et mort de Bobby Fischer, exceptionnel joueur d’échecs américain.

Entre les deux, des championnats du monde d’anthologie en 1972 face au Soviétique Boris Spassky.

Le titre français, Le Prodige, simplifie grossièrement l’américain, Pawn Sacrifice, qu’on peut traduire par « le sacrifice du pion ». Le pion, dans le film, désigne tout autant la pièce la plus faible du jeu que les deux joueurs manipulés par les dirigeants de leurs pays – plus ou moins consciemment. On est en 1972, c’est le temps de la Guerre froide, et chacun voit dans cet affrontement une manière de remporter une victoire symbolique.

Si cette pression et cette surmédiatisation ont aggravé la santé mentale de Fischer, le contexte a élevé ce duel à un niveau rarement atteint. Pléthore de gens se passionnaient alors pour une discipline qu’ils connaissaient très mal.

Bien rares sont les biopics (ou films biographiques) qui parviennent à tenir le spectateur en haleine sur un temps long. Les meilleurs d’entre eux ne traitent qu’une partie de la vie du héros/de l’héroïne, ce qui permet de densifier le propos. La preuve avec Le Prodige, par exemple, qui tente de condenser 30 ans de la vie de Fischer en deux petites heures. Audacieux. Plusieurs seconds rôles (sa mère, sa sœur…) sont sacrifiés ; plusieurs thèmes (son antisionisme, sa contribution à l’évolution du jeu…) sont sous-développés. Quant aux championnats du monde 1972, climax du film, ils sont un peu vite balayés. Et notamment la sixième partie du match, chef-d’oeuvre de la discipline, référence du jeu moderne.

A défaut de voir un grand film, on voit de grands personnages et de très bons acteurs pour les interpréter : l’homme-araignée Tobey Maguire incarne Fischer et Liev Schreiber son adversaire principal, Spassky. Les deux personnages ne se croisent pas au-delà de l’échiquier.

Le réalisateur Edward Zwick (Légendes d’Automne, Le Dernier Samouraï, Blood Diamond…) et le scénariste Steven Knight (Dirty Pretty Things, Les Promesses de l’Ombre, la série télévisée Peaky Blinders…), les acteurs Peter Sarsgaard, Michael Stuhlbarg, Robin Weigert… Cela ne suffit hélas pas pour faire d’un sujet de niche un succès financier. A l’image du film Le Stratège dans lequel le rôle principal devait absolument être interprété par Brad Pitt pour supporter un synopsis éminemment casse-gueule – les coulisses tactiques (sic) d’une équipe de baseball (re-sic) qui ne gagne rien (re-re-sic).

Dans le cas du Prodige, qu’est-ce que cela signifie ? Que les échecs n’intéressent pas, ou plus ? Que la discipline n’est pas cinégénique ? Que le film n’est pas assez bon ? Peut-être tout ça à la fois. Il y avait pourtant de la matière : deux personnages aux riches personnalités, un événement d’ampleur international dans un contexte de Guerre froide, une partie incroyable au scénario invraisemblable, et 64 cases au milieu.