L’activisme d’Arthur Ashe contre l’apartheid sud-africain (1/2)

Par le 9 avril, 2019

Le court central de l’US Open porte son nom. Dans les années 60-70, Arthur Ashe était l’un des meilleurs tennismen américains. A l’époque du mouvement des droits civiques, celui qui a découvert Yannick Noah a fait du combat contre le régime sud-africain une lutte pour l’honneur et la fierté des noirs.

(photo AP)

« Je veux être le premier noir à jouer l’Open d’Afrique du Sud. »

Dans la bouche d’Arthur Ashe, l’affirmation n’a pas valeur de vœu, ni d’espoir, ni de promesse appelée à évoluer selon les circonstances. Elle a bien davantage valeur d’annonce. Il jouera ce tournoi, quoi qu’il lui en coûte. « Bonne chance. Ils ne te laisseront jamais entrer », lui répond gentiment son interlocuteur, le Sud-Africain Cliff Drysdale.

En cette fin de décennie 60, les deux hommes discutent fréquemment de l’Afrique du Sud, du régime de l’apartheid mis en place depuis 1948 et du niveau de vie des autochtones. Arthur est éminemment sensible à ce sujet. Il a grandi dans la communauté noire de Richmond, la capitale de la Virginie (État de l’est des Etats-Unis), à une époque – les années 40 et 50 – où les panneaux « Whites only » ne faisaient pas simplement référence aux tenues vestimentaires des joueurs de tennis et où ses compatriotes blancs le considéraient comme « moins qu’humain ».

Adolescent, Arthur prend des leçons de tennis au sein du camp d’entraînement pour jeunes noir(e)s du Dr Robert Walter Johnson. Ce diplômé de médecine entraîne alors Althea Gibson, la première afro-américaine à gagner un Grand Chelem (Roland-Garros en 1956). Il impose à ses élèves un code de conduite très strict : ne jamais contester une décision arbitrale, ramasser les balles et les donner à l’adversaire lors d’un changement de camp, retourner chaque balle ayant atterri à moins de 5cm d’une ligne, etc. « Vous n’allez pas battre ces garçons blancs en jouant comme ça », les avertit-il sans cesse. Soucieux de les préparer au pire, le Dr J. veut former des joueurs et des joueuses dont le talent ne pourra pas être ignoré au sein du milieu monochrome du tennis.

En 1963, une bourse d’études offre au jeune homme l’opportunité d’entrer à UCLA, à Los Angeles. L’université comptant moins de deux cents étudiants noirs, il attire l’oeil. La blanche Phyllis Jones tombe sous le charme et devient sa première petite amie. Elle prévient sa mère qu’elle sort avec un joueur de tennis, tout en lui épargnant les détails. Lorsque Mme Jones voit Arthur dans un reportage sportif à la télévision, l’un de ces détails l’affole : « Tu ne m’avais pas dit qu’il était nègre ! Je ne veux pas de cet homme chez moi, tu m’entends ? »

« Certains d’entre eux pensaient que j’étais un serveur qui avait tenté de se faufiler par la porte d’entrée. »

Les yeux des employés noirs s’écarquillent lorsqu’il entre sur le court de ses premiers tournois. Un homme le prend un jour pour un préposé au vestiaire et lui crie : « Hé, garçon, où est le bar ? » Ces remarques, récurrentes, fatigantes, n’ont toutefois rien de comparable avec les humiliations subies pendant sa jeunesse, en Virginie. Il y trouve même des avantages.

« Soyons clairs : être connu comme le seul noir du circuit me place devant les autres en valeur marchande. »

Si la couleur de son visage envenime encore bien des conversations, son talent ne se discute pas. Premier joueur noir sélectionné dans l’équipe américaine de Coupe Davis (à 18 ans), Arthur atteint la finale de l’Open d’Australie – alors appelé Australian Championships – en 1966 et en 1967, puis remporte l’US Open en 1968. Passant professionnel l’année suivante, il fait désormais partie des meilleurs joueurs du monde.

Les deux finalistes de l’US Open 1968, Tom Okker et Arthur Ashe (photo AP)

Le faire à sa façon

Les années 60 voient une évolution remarquable du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Les manifestants prônent l’égalité des droits pour tous. Arthur Ashe ne veut pas l’ignorer. Le seul joueur noir du tennis mondial a évidemment un rôle à jouer, mais lequel ? Comment venir en aide à celles et ceux dont il ne connaît que trop bien les difficultés pour les avoir traversées ? En 1968, à Atlanta (Géorgie), un jeune homme l’interpelle au cours d’une conversation sur le mouvement noir : « Arthur, tu dois être plus franc, plus agressif », lequel lui répond :

« Jesse, je ne suis pas arrogant et je ne le serai jamais. Je vais juste le faire à ma façon. »

C’est en 1969 qu’il demande son premier visa de voyage pour l’Afrique du Sud. Le gouvernement, dirigé par John Vorster, lui refuse l’entrée. Aux yeux des dirigeants, la présence d’un homme noir aussi populaire et accompli sur leur territoire fera trop de bruit. Ashe organise la riposte. Sa riposte. Mi-juin 1969, il participe à la création de l’International Tennis Players’ Association (ITPA), qui réunit à ses origines une cinquantaine de joueurs du gratin mondial, dont trois Sud-Africains : Bob Hewitt, Cliff Drysdale et Ray Moore. Si ce groupe vise d’abord à défendre les droits des principaux acteurs du circuit, la question de l’Afrique du Sud est rapidement évoquée.

L’hypothèse du boycott du tournoi ne fait pas consensus parmi les membres. Certains joueurs pensent que c’est une affaire qui ne concerne qu’Ashe, quand d’autres estiment que le sujet est avant tout politique. Bien que fortement opposé à l’apertheid, le président australien de l’ITPA, John Newcombe, se détourne de cette proposition : « Je ne vois pas pourquoi on devrait faire souffrir le tennis d’Afrique du Sud pour une politique du gouvernement ». Les discussions achoppent.

Le président de la fédération de tennis américaine, Alastair Martin, prend alors les devants pour exiger l’expulsion de l’Afrique du Sud de la Coupe Davis, au regard de la règle 19 qui interdit la discrimination raciale. La puissante fédération de tennis australienne soutient la motion. Ashe sourit. Au fil des mois, il a épousé la position modérée et refuse d’imposer des sanctions politiques à l’ensemble de la nation sud-africaine.

« Je ne veux pas que la décision punisse les mauvaises personnes. »

En janvier 1970, Ashe remporte l’Open d’Australie. L’Afrique du Sud est exclue de la Coupe Davis quelques semaines plus tard.

Le gouvernement américain l’invite à prendre la parole devant la commission des relations extérieures de la Chambre des représentants, à Washington. Ashe appuie une série de mesures visant à faire pression sur l’Afrique du Sud pour qu’elle se réforme, mais désapprouve l’interdiction faite aux athlètes sud-africains de jouer aux Etats-Unis.

« Nous ne devrions pas nous abaisser au niveau de l’Afrique du Sud. »

Il demande quelques mois plus tard un visa pour le pays. Deuxième refus. Il prend sa balle en patience.

Rencontre avec Yannick Noah

Ashe devient ambassadeur de bonne volonté des Etats-Unis et part faire une tournée en Afrique avec Stan Smith. Les deux meilleurs joueurs de tennis américains se rendent au Kenya, au Nigeria, en Tanzanie et en Ouganda pour y rencontrer des étudiants et des ambassadeurs. En 1971, Ashe retourne trois semaines en Afrique avec Tom Okker, Charlie Pasarell et Marty Riessen, visitant le Cameroun, le Gabon, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. A Yaoundé, ses yeux brillent devant le jeu d’un garçon de 11 ans prénommé Yannick Noah. La probabilité d’une telle rencontre s’approche de zéro : « À l’époque, je crois qu’il y a neuf courts dans tout le pays. Je me retrouve à jouer au tennis… bon. Les gosses n’ont pas accès aux courts donc on joue contre un mur. On n’a pas de raquettes, on s’en fabrique avec des planches en bois, des espèces d’énormes raquettes de ping-pong. Et sur la mienne, j’ai marqué au stylo ‘Arthur Ashe’. Et voilà, un jour, des professionnels américains arrivent au club à Yaoundé… C’est improbable. » Ashe lui offre sa raquette.

Cette année-là, Ashe remporte le tournoi de double de Roland-Garros avec Marty Riessen. Il demande un visa pour l’Afrique du sud. Troisième refus.

Mais en 1973, une évolution majeure se produit. 

(A suivre dans la deuxième partie)

1 Comment

Leave Comment

About Author

author

Abonnez-nous à notre hebdoletter