Maurice Herzog, une ascension pour la gloire

Par le 14 janvier, 2019

Maurice Herzog aurait eu 100 ans aujourd’hui, le 15 janvier 2019. Il est connu pour être le premier, avec Louis Lachenal, à avoir atteint un sommet de plus de 8000m. C’était l’Annapurna, le samedi 3 juin 1950. Chef de cette expédition française aux neuf membres occidentaux et aux nombreux porteurs, il écrit à son retour un livre intitulé Annapurna premier 8000 dans lequel il tire toute la couverture à lui, méprisant le sacrifice des Sherpas et ignorant l’aide de ses compagnons, dont celle de Louis Lachenal qui lui a sauvé la vie en l’accompagnant tout en haut.
Charlie Buffet, auteur de Annapurna – Une histoire humaine*, nous raconte les détails de cette expédition et décrit la personnalité de celui qui, à la fin de sa vie, disait : « Qui se souvient de l’homme qui accompagnait Armstrong sur la Lune ? »

Comment Maurice Herzog, cet alpiniste amateur et cadre chez un fabricant de pneus, devient chef d’une expédition d’une telle envergure ?

Charlie Buffet : Par sa proximité avec Lucien Devies, le grand manitou de la montagne à l’époque, qui a besoin d’un chef messianique convaincu, meneur d’hommes. C’est un choix très important, assumé et décisif de choisir Herzog, le jeune officier de l’armée d’empire qui va emmener ses troupes au combat, plutôt que Pierre Allain, vieux grognard plus expérimenté mais plus prudent. Il fait le choix de l’audace et du pouvoir, car Herzog est quelqu’un qu’il a nommé et qu’il peut donc espérer contrôler.

Lucien Devies pense-t-il que Maurice Herzog est prêt à affronter le sommet d’un 8000m ?

Charlie Buffet : Il faut bien comprendre que lorsque l’expédition part pour le Népal, avec comme objectif l’Annapurna et le Dhaulagiri [l’Annapurna sera finalement choisi par les alpinistes car considéré alors comme plus accessible], aucun occidental n’a approché ces sommets. On ne connaît pas les voies d’ascension. C’est une expédition d’exploration autant que d’alpinisme, et il faut quelqu’un qui puisse mener la troupe, prendre les décisions, entraîner les hommes. Herzog sait très bien jouer de sa séduction.

Il grimpe avec plusieurs alpinistes de renom – Louis Lachenal, Gaston Rébuffat, Lionel Terray – et il tient le coup.

Charlie Buffet : Du point de vue de la solidité du parcours montagnard, il est très en-dessous des autres. Mais pour mener les troupes, il a quelque chose que les autres n’ont pas. Peut-être parce que l’alpinisme fabrique des hyperindividualistes. Et l’histoire des ascensions dans l’Himalaya a donné beaucoup de place à des gens comme Herzog ou Devies, des chefs avant d’être des alpinistes expérimentés. De plus, je ne crois pas qu’il y ait d’autres exemples d’une expédition aussi importante où le chef va au sommet. Il faut lui reconnaître ça.

Vous dites que le récit raconté dans le livre de Maurice Herzog, Annapurna premier 8000, est passé pour la vérité officielle pendant près de 50 ans. Est-ce que ça arrangeait tout le monde ?

Charlie Buffet : Pas du tout. Ça arrangeait les institutions représentées par le duo Herzog/Devies, le grand artisan de la narration et de l’historiographie de l’Annapurna. Une fois que le sommet est gravi, une histoire s’écrit. Et c’est aussi important que ce qui s’est réellement passé sur le terrain. A la fin de la marche retour, le diplomate Francis de Noyelle dit qu’il ne voit pas très bien ce qu’ils auront à raconter sur cette expédition. C’est quelque chose d’assez classique. Le quotidien d’une expédition a l’air assez banal. Herzog a eu ce talent, qu’il faut également reconnaître, d’écrire un récit qu’il appelle « roman vrai », à suspense, bien construit, bien mené, et qui participe énormément du succès de ce qui devient la légende de l’Annapurna. Il y a la réalité de l’ascension, et puis il y a la légende qui s’écrit.

« La société de l’époque est prête à entendre le discours martial et victorieux »

Il ne parle pas dans son livre de l’expérience en haute altitude des Sherpas qui les accompagnent. Et lorsqu’il parle d’eux, c’est une description très colonialiste. Est-ce pour minimiser leur contribution ou bien est-ce coutumier de l’époque ?

Charlie Buffet : J’ai pensé pendant longtemps que je devais l’excuser parce que tout le monde était un peu comme ça à l’époque, mais il y a deux choses. Premier point : Herzog rabaisse tout le monde. Dans son récit, si l’on excepte Lionel Terray, tout le monde est plus ou moins ridicule : Rébuffat boude tout le temps, Lachenal est complètement barge, et les autres ne sont que des comparses qui portent les sacs. Cette façon de rabaisser les autres est liée à sa personnalité, d’une mégalomanie galopante au fil de sa vie.

Deuxième point : pour écrire mon livre, j’ai réalisé une étude fastidieuse afin de comprendre ce qui se passait. Herzog raconte toujours l’histoire de là où il est, il est au centre de l’action et tout le reste passe totalement au second plan. J’ai donc dû reprendre les récits des autres alpinistes et, au terme de ce travail, je me suis aperçu de choses étonnantes. Pour prendre un exemple, il y a un Sherpa qui s’appelle Dawa Thondu, que Maurice Herzog présente en permanence comme un alcoolique incapable et pleutre. J’ai découvert en réalité que Dawa Thondu est monté de 2700m à plus de 7000m d’altitude sans aucune journée de repos, avec des charges de 40kg. Vu la connaissance qu’on a aujourd’hui des mécanismes d’acclimatation, il est évident qu’il a fait un mal des montagnes. Et en effet, il a failli y rester, et s’en est tiré de justesse ! Au lieu d’avoir de la compassion et de reconnaître le mérite de Dawa Thondu de se sacrifier pour l’expédition, Herzog le dénigre et méprise son travail. Il est ici dans un racisme colonial assez poussé. Et faire de Dawa Thondu un élément du récit qui lui permet de se mettre en avant, c’est profondément choquant.

Dans son livre Carnets du vertige, Louis Lachenal écrit : « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée. » Est-ce qu’on peut dire qu’il était naïf et que cette expédition était avant tout politique, ou géopolitique ?

Charlie Buffet : C’est tout sauf naïf. C’est d’une sincérité absolue. Il a voulu y aller pour la passion de la montagne, tout comme des générations d’alpinistes vont en Himalaya pour des raisons personnelles, intimes, sans chercher à planter des drapeaux. Et il l’exprime de façon magnifique. Pour lui, ça n’avait pas de sens d’aller au sommet s’il devait perdre ses pieds. C’est pour ça qu’il m’a toujours été infiniment sympathique. C’est un anarchiste révolté par ce qui arrive à ce moment-là, il n’aime pas ce qu’il se passe au sommet de l’Annapurna, et encore moins la mythologie nationale que cette ascension va engendrer par la suite. Ça le révolte. Ce n’est pas ce qu’il est venu chercher.

Paris Match personnifie cette victoire en mettant Maurice Herzog tenant le drapeau français à la Une. Est-ce que cela a aussi contribué à son mythe ?

Charlie Buffet : Bien sûr, c’est là que ça démarre. Ce qu’il faut mesurer, c’est ce que ça représentait à l’époque. Il y avait une porosité beaucoup plus grande qu’aujourd’hui entre les exploits des alpinistes et la société d’alors. La société actuelle ne comprend pas que des gens puissent aller risquer leurs vies en montagnes. A l’époque, c’était une narration très simple : un sommet n’a jamais été gravi dans un pays qui n’a jamais été ouvert, une équipe arrive et réalise le premier 8000. Le pitch est super, et ça marche ! La société est prête à entendre le discours martial et victorieux. Les Français sont des précurseurs, c’est une date dans l’histoire de l’alpinisme. Paris Match pousse le bouchon un peu plus loin, et c’est la dernière étape de la narration triomphale.

« Maurice Herzog est devenu le héros, Louis Lachenal le fou incontrôlable »

Est-ce que la mégalomanie de Maurice Herzog l’a desservi ?

Charlie Buffet : Il a la personnalité qu’il faut pour se dire instantanément que sa vie a changé. Quelques jours après le sommet, il est à deux doigts d’y passer. Il a une embolie gazeuse, la fièvre monte à plus de 40°, il se voit mourir. La descente est extrêmement longue, sous la mousson, il leur faut environ trois semaines pour arriver jusqu’à Lucknow, en Inde. Tout le monde voudrait se précipiter alors pour rentrer en France et se soigner. Mais il prend deux jours pour aller à Katmandou se faire décorer par le Maharadjah du Népal. Il souffre dans sa chair, il a les pieds et les doigts gelés, mais il est prêt à sacrifier deux jours et quelques millimètres de doigts de pied pour la récompense. Il était conditionné pour les lauriers et la gloire.

Futur maire, député, secrétaire d’Etat, membre du CIO… Pensait-il déjà aux portes que cette ascension pouvait lui ouvrir ?

Charlie Buffet : Il avait peut-être fantasmé sa future brillante carrière. Mais tout cela arrive parce qu’il a une motivation extraordinaire. Il faut avoir ce pressentiment d’avoir un destin de héros national pour accepter de sacrifier ses pieds. Lorsque Lachenal écrit : « Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française », c’est une réponse à Maurice Herzog qui considère que lui les devait. Lorsque j’ai été l’interviewer 50 ans plus tard, j’ai essayé de savoir s’il avait du remords et de la compréhension pour ce que Lachenal avait fait pour lui. Je n’en ai jamais trouvé le moindre soupçon. Il n’avait toujours que du mépris pour lui. Et c’est l’injustice de cette histoire : Herzog est devenu le héros, et Lachenal le fou incontrôlable, alors qu’il lui a sauvé la vie.

Photographies : Roger Viollet (2) ; Alpinismus, Munich (3)

*Annapurna – Une histoire humaine, de Charlie Buffet, Editions Guérin

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