Entretiens

Mélissa Plaza : « Le milieu du football est extrêmement machiste et misogyne » (1/2)

Milieu de terrain du championnat français (La Roche-sur-Yon, Montpellier, Lyon puis Guingamp) et désormais retirée des pelouses depuis trois ans, la footballeuse Mélissa Plaza a longtemps évolué dans un milieu contraire à ses valeurs humanistes et féministes. Elle s’est donc lancée, en parallèle de sa pratique professionnelle, dans la rédaction d’une thèse sur les stéréotypes sexués en contexte sportif – qu’elle a soutenue en 2016 – pour « comprendre les mécanismes sous-jacents ». Conversation avec une résistante.

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous intéresser à ce sujet de thèse ?

D’une part, j’ai toujours été très en colère contre toutes les formes de violence et de discrimination. C’est notamment lié à mon enfance. D’autre part, dans le contexte footballistique, on a vraiment traversé et vécu toutes les formes de discrimination possibles et inimaginables : écarts salariaux, problèmes d’équipement… On le vivait au quotidien. C’était extrêmement révoltant parce qu’on avait les mêmes exigences de rigueur que les professionnels masculins, le même nombre d’entraînements par semaine, mais on n’avait ni la reconnaissance, ni les moyens structurels ou humains pour nous accompagner.

Comment faisiez-vous pour vivre ?

On avait une double vie. Il fallait faire soit des études à côté, parce qu’on ne pouvait pas bénéficier d’une retraite dorée à 35 ans, soit des boulots d’appoint (serveuse au McDonald’s, surveillante dans un lycée…). En parallèle, il fallait gérer sa carrière. Ces femmes professionnelles sont des héroïnes du quotidien. On met beaucoup en valeur Lyon et Paris, c’est très bien, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Ailleurs, ça ne se passe pas du tout comme ça. Certaines filles internationales vivent dans des endroits insalubres et ont à peine de quoi boucler leurs fins de mois.

« Des présidents investissent dans les sections féminines dans l’unique objectif de redorer l’image du club »

Est-ce qu’il y avait de la solidarité entre filles ?

Non, il y avait un manque total de sororité. J’étais la seule à m’indigner ; j’étais même la risée de certaines. Je ne sais pas si elles étaient naïves ou faussement naïves, en prétendant que ce n’était déjà pas si mal, ou bien – et c’était encore pire – si elles étaient déjà résignées, en supposant qu’on n’aurait de toute façon pas mieux. Je pensais à toutes les féministes qui nous ont précédé, qui ont obtenu des droits essentiels pour les femmes (le vote, l’IVG…) et dont on balayait les luttes d’un revers de main. Je m’aperçois que lorsqu’on a un système où les dominées sont oppressées en permanence, on arrive quand même à les diviser pour faire en sorte que le système perdure. On ne s’est jamais serrées les coudes pour réclamer auprès de la direction ce qu’ils nous devaient en termes de salaires, de moyens, de reconnaissance, d’équipement…

Le milieu du football est encore très masculin ?

Ce qui sort dans la presse témoigne du fait que le football reste un milieu extrêmement machiste et misogyne, dans lequel les femmes sont rarement les bienvenues. Mon travail sur ce sujet de thèse m’a donc permis d’avoir l’autre versant de ce système, de comprendre les mécanismes sous-jacents, les raisons pour lesquelles tout ça se maintient et perdure sans jamais qu’il soit remis en question ni par les oppresseurs, ni par les opprimées qui tentent juste de survivre dans un monde crée par les hommes et pour les hommes.

Mélissa Plaza sous le maillot de l’OL (photo DR)

Vous n’avez pas trouvé beaucoup d’échos parmi les équipes que vous avez fréquentées : à Montpellier, à Lyon ou à Guingamp ?

Lyon a la particularité d’être un club très cosmopolite : il y avait des Suédoises, des Norvégiennes, des Allemandes, des Japonaises, des Américaines… qui amenaient une vision différente. Chacune venait avec sa culture, ses convictions. Là, j’ai rencontré un peu de sororité et de féminisme. Enfin ! Mais c’étaient des filles des pays nordiques, qui étaient aussi effarées que moi de constater ces inégalités et ce manque de moyens. Ça m’a fait du bien. A Montpellier, je me sentais extrêmement seule. Je ne comprenais pas pourquoi il n’y a que moi que ça mettait en colère. A Guingamp, c’étaient des femmes très jeunes, des gamines, et j’ai eu l’impression de revenir des années en arrière. Je me suis demandée si ce n’était pas mieux à La Roche-sur-Yon dix ans auparavant.

C’est lié à la professionnalisation des clubs ?

Et à une volonté politique. Jean-Michel Aulas met les moyens depuis des années sur les féminines, et ce n’est pas un investissement feint. Des présidents investissent dans les sections féminines dans l’unique objectif de redorer l’image du club. Aulas le fait pour des convictions profondes : il était là à tous les matchs, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, il nous ramenait parfois avec son jet privé… C’était une autre planète. Et je te dis ça, c’était il y a cinq ans. On venait tout juste d’avoir un bâtiment pré-fabriqué dans le centre d’entraînement Tola-Vologe. Il y avait une salle de kiné, une salle de musculation… On avait des casiers à nos noms ! C’était du jamais-vu ! Dans aucun autre club, les filles n’avaient ne serait-ce qu’un vestiaire à elle. Et ensuite, retour à Guingamp… Ç’a été douloureux. Une chute de 50 étages.

« De l’argent, il y en a. Il est juste mal réparti. »

C’est-à-dire ?

On avait par exemple deux shorts, deux maillots, un pull pour toute la saison, alors qu’on s’entraînait parfois bi-quotidiennement. On s’est aussi tapée 36h de bus au cours d’un week-end. Les filles étaient obligées de prendre un jour de congé pour partir le vendredi après-midi. On dormait à l’hôtel le vendredi soir, on refaisait une partie du trajet le lendemain. On prenait une raclée à Lyon et on retournait dans la foulée à Guingamp. On arrivait le lundi à 6h du matin. Et il fallait aller bosser. D’un point de vue humain, ce n’est pas envisageable !

Comment ça se passait au quotidien, à l’entraînement ?

Auparavant, le club s’appelait le Stade Briochin, il était domicilié à Saint-Brieuc. Guingamp a absorbé la section pour pouvoir partager les structures. Quand je suis arrivée, on était toujours dans la ville de Saint-Brieuc, sans bénéficier d’aucune infrastructure de Guingamp. On ne côtoyait ni le club, ni les joueurs masculins. Donc, la ville de Saint-Brieuc ne voulait plus de nous, et c’était normal. On commençait à s’entraîner sur un terrain et on se faisait virer au bout d’une demi-heure par des U17 départementaux parce qu’ils l’avaient réservé. C’était fatigant.

Il n’y a pas d’argent dans le football féminin ?

Il y en a. Il est juste mal réparti. On va nous arguer qu’on ne ramène pas d’argent, mais c’est du pipeau ! Il y a des sponsors intéressés pour sponsoriser uniquement les femmes, mais généralement, ils sont refusés. Chez les hommes, tous les sponsors sont acceptés, et tant pis s’ils ne veulent pas sponsoriser les femmes. Ensuite, j’aimerais bien qu’on fasse les comptes : quel est l’argent versé par la Fédération, combien rapportent les droits télé, et combien vont réellement à la section féminine ? Il n’y a aucune transparence. Je serais d’accord pour parler d’argent quand on mettra les mêmes moyens de sponsoring, les mêmes médias chez les filles et chez les garçons. Là, on ne peut pas comparer. Je vois des chiffres passer dans les médias, selon lesquels le salaire moyen d’une joueuse de D1 féminine est de 4000€. Ça vient d’où ? Il y a une centaine de joueuses professionnelles dans le championnat de France, grand maximum. 

(A suivre dans la deuxième partie)