Mélissa Plaza : « On subit des mises au défi en permanence »

Par le 3 avril, 2019

Elle sort bientôt un livre, Pas pour les filles ?*, pour raconter son expérience, ses réussites, sa résilience et ses chemins de traverse. Première footballeuse professionnelle à obtenir un doctorat en parallèle de sa carrière (voir première partie), Mélissa Plaza multiplie désormais les conférences et les rencontres pour sensibiliser les consciences. Elle revient avec nous sur son parcours.

À quel âge avez-vous commencé à jouer au football ?

À 8 ans. Il a fallu convaincre l’entourage de pouvoir m’inscrire dans un club. On essayait de m’orienter vers des pratiques féminines, ce que j’ai évidemment refusé. Je jouais dans la cour de l’école avec les garçons. Ç’a été un combat pour avoir sa place sur le terrain. « Mélissa, tu vas dans les buts ? » « Comment ça ? Tu es nul et tu veux que j’aille dans les buts ? » Mes parents m’ont fait faire du patinage artistique, je suis restée trois minutes sur la glace et j’ai demandé à sortir. Quelle horreur ! J’ai fait du roller et du cross avec le collège, mais j’aimais avant tout le football. J’ai été convaincante puisque j’ai fini par signer une licence dans un club.

Pendant ton adolescence, vous avez subi des remarques, des insultes ?

Tout le temps. Des mises au défi en permanence.

Les filles avec qui vous avez joué au cours de votre carrière ont eu un parcours similaire au vôtre. Elles ont oublié toutes ces humiliations ?

Elles les banalisent. C’est aussi une façon de se protéger. Quand tu es dans la démarche dans laquelle je suis, tu montes au pilori tous les jours. Tu te mets sur la place publique et tu attends qu’on te lapide. Je comprends que c’est plus facile, moins coûteux, de faire comme si c’était drôle, comme si ça n’avait pas d’importance, et de considérer que ce qu’on a n’est déjà pas si mal. Néanmoins, il faut qu’on prenne conscience que les femmes sont tyrannisées depuis des siècles. Je relisais les propos d’Andrea Dworkin qu’elles avait prononcées en 1983 pour la Conférence nationale pour changer les hommes. Elle dit qu’elle veut une trêve de 24h durant laquelle il n’y aura pas de viol. Ce texte n’a pas pris une ride ! Aujourd’hui en France, 9 personnes sont victimes de viol par heure. Et qu’on ne me dise pas que c’est une discrimination moins importante que les autres. On représente 51% de la population mondiale !

« Il faut toujours prouver deux fois plus pour que tu sois crédible et qu’on te respecte. »

Vous avez eu des entraîneuses ?

J’en ai eu une à Montpellier, que j’ai ensuite retrouvée à Guingamp. Elle est l’exception qui confirme la règle. Il n’y a pas d’entraîneuses. Sur les bancs de la D1, au-delà de la personne encadrante, il y a très peu de kinés femmes, d’ostéopathes femmes, de médecins femmes… C’est le désert.

Il n’y a que 2 entraîneuses pour 10 entraîneurs dans le championnat féminin de football.

Voilà. Et puis parfois, les hommes qui viennent chez nous ont échoué chez les garçons, sont dans une espèce de revanche et sont extrêmement autoritaires – une autorité qu’ils n’ont pas connue chez les garçons. Ça donne lieu à des excès de misogynie dingue, qui transparaissent dans les invectives sur le terrain et dans la violence des propos, des gestes…

Sarah M’barek, ancienne entraîneuse de Montpellier puis de Guingamp (photo Gaëlle Germain)

Dans votre thèse, vous citez des chiffres de 2013 rappelant les pourcentages de pratique sportive masculine – le football (96%), le rugby (88%), le cyclisme (90%) – et féminine – la danse (88%), la gymnastique (78%), l’équitation (84%).

Ça a évolué un peu depuis 2013. En football, on est à 7,5% de licenciées. Il y a eu une croissance exponentielle, mais ça reste très faible.

Ce n’est pas seulement lié à des dispositions physiques, il y a bien un effet lié aux stéréotypes de genre, non ?

Avant l’âge de 12 ans, avant que les différences physiologiques entre les filles et les garçons ne deviennent significatives, on a déjà une répartition extrêmement sexuée dans les sports. Il y a quelque chose d’autre qui se joue, de l’ordre de mécanismes purement psychologiques et sociaux, et notamment de stéréotypes de genre. Dès le plus jeune âge, les garçons et les filles sont éduquées de façon tout à fait différente. Ça ne se fait pas forcément de façon consciente. C’est un héritage culturel qu’on transmet sans se poser de questions. Même s’il y a eu une prise de conscience, on s’aperçoit du nombre ahurissant de médias, de films, de manuels scolaires qui relaient des choses sexistes et des stéréotypes. Je ne suis pas du tout dans une perspective biologique. Toute ma vie, je suis allée sur le terrain combattre tous les mecs qui me mettaient au défi, même ceux de niveau départemental qui ne savaient pas faire trois jongles et qui me disaient : « Tu penses que t’es plus forte que moi ? » A ton avis ? C’est toujours la même démarche : il faut prouver deux fois plus pour que tu sois crédible et qu’on te respecte. Et ça se perpétue aujourd’hui. Combien de filles m’affirment : « J’aime bien le foot, Madame, mais je peux pas jouer, les garçons veulent pas ». Ça se joue très tôt.

« Le football n’a pas réglé ses problèmes d’injonctions à la féminité »

Est-ce que vous vous êtes rendue dans les écoles primaires pour discuter de votre expérience ?

Oui, je fais jouer les gamins au football, mais sans avoir déconstruit au préalable les stéréotypes. Je dessine également une cour de récréation au tableau et je leur demande de me montrer le lieu où ils sont généralement dans la cour. C’est symptomatique : les filles sont sur les côtés, les garçons occupent l’espace central – les terrains de football et de basket. Et quand tu demandes aux filles comment elles font pour traverser la cour, elles te répondent qu’elles contournent les terrains parce qu’elles n’ont pas le droit de les traverser. Elles savent que la cour est un espace de non-droit. Si tu projettes ça un peu plus tard dans le monde professionnel, tu t’aperçois que ces choses restent. Mes étudiantes de première année STAPS n’osent pas prendre la parole ; elles ont toujours peur de dire une connerie. Les garçons lèvent la main juste parce qu’ils ont des trucs à dire…

Vous montrez dans une étude que des croyances sont spécifiquement attachées aux activités physiques et sportives : le rugby est vu comme un sport très masculin, la natation synchronisée comme un sport très féminin. A quel point les médias sont responsables de ces croyances ?

Ce qu’on sait, c’est que plus il y a de licenciées dans une Fédération, plus c’est corrélé à la perception féminine de cette activité. Même chose pour les hommes. Ça sous-entend que ce qu’on donne à voir influence la perception des gens. Si on ne diffuse jamais de matchs féminins de basket ou de football, eh bien ça ne s’invente pas ! De la même manière que si on ne féminine jamais les noms de métier, ce qui ne s’énonce pas n’existe pas. Nécessairement, on ne peut pas susciter des vocations.

On dirait aussi que les femmes commencent à être médiatisées lorsqu’elles sont bonnes ou gagnent des médailles.

Dans le meilleur des cas, elles sont mises en avant parce qu’elles gagnent. Mais parfois, elles sont mises en avant seulement parce qu’elles sont jolies. Ça me pose un problème. Le football n’a pas réglé ses problèmes d’injonctions à la féminité. Quand tu regardes l’Equipe de France, toutes les filles ont les cheveux longs, toutes les filles se maquillent, toutes les filles se vernissent les ongles… On est incapable d’aimer l’essence même de la pratique. On leur demande en plus d’être jolies. Et beaucoup de joueuses n’ont pas saisi l’enjeu. En sortant du terrain, certaines d’entre elles te disent : « Moi, je suis footballeuse, mais je reste une femme ». C’est du pipeau. Moi aussi, j’étais dans ces injonctions paradoxales : je me mettais du vernis, je sortais des entraînements en talons aiguilles alors que mes pieds gonflaient… J’ai mis du temps à comprendre. 

*Pas pour les filles ?, aux éditions Robert Laffont, à paraître le 9 mai 2019

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