Alpinisme

Meroi et Benet, alpinistes main dans la main

C’est une histoire d’alpinisme autant qu’une histoire d’amour : le couple italien Nives Meroi et Romano Benet ont gravi ensemble les quatorze sommets du monde supérieurs à 8000m d’altitude – tous situés dans les chaînes de l’Himalaya et du Karakoram. Récit d’une romance qui a bravé l’altitude, la maladie et la mort.

« Il dit que le sentier ondule devant lui. Tous les dix pas, il s’assied, et quand il se relève, je vois bien que l’épuisement l’accable de plus en plus.

Que lui arrive-t-il ?

Si au moins il pouvait dire précisément où il a mal, mais il ressent comme un trouble sourd indéfinissable, comme si l’onde d’une marée l’avait submergé et, en se retirant, l’avait vidé de toutes ses forces.

Qui a dit que dans une descente, même les pierres roulent ?

Pourtant, ça ne semblait pas si grave : oui, il était très fatigué, mais à 7500 mètres, cela n’a rien d’exceptionnel. (…)

Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. J’aurais dû deviner qu’il n’allait pas bien, j’aurais dû me rendre compte que nous avions atteint une limite. Les signes, je les avais perçus, mais j’ai fait comme si de rien n’était.

‘Oui, on va de l’avant. Et le temps, lui aussi, va de l’avant ; jusqu’au jour où on aperçoit devant soi une ligne d’ombre.’

Il a commencé à pleuvoir. »*

Le Kangchenjunga, troisième plus haut sommet du monde, mai 2009. Nives Meroi et Romano Benet, mariés depuis 1989, veulent atteindre leur douzième 8000 ensemble. Toujours sans oxygène pour s’aider artificiellement, toujours sans Sherpas pour porter les sacs. Mais à environ 7500m d’altitude, entre les camps 3 et 4, Romano se sent mal. Un mal des montagnes, présume alors Nives. Il lui dit de poursuivre l’ascension, elle refuse.

L’enjeu est symbolique : depuis les années 80, une compétition – discutable – se joue pour savoir qui va gravir les quatorze sommets de plus de 8000m. Reinhold Messner devient le premier homme en atteignant le Lhotse en 1986. Aucune femme n’y est parvenue en 2009, et elles sont trois à se disputer le « titre ». Quoiqu’éloignée de ces joutes futiles, Nives Meroi se prend bon gré mal gré au jeu.

« C’est le chemin de deux rêveurs aux yeux grands ouverts »

Mais la santé de son mari et leur pacte d’atteindre le sommet à deux l’incite à rebrousser chemin. « Quand j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose, j’ai décidé de descendre aussi vite qu’on pouvait », expliquait-elle en 2017 à la BBC. A raison. De retour au pays, l’Italien est diagnostiqué comme souffrant d’une aplasie médullaire grave. « Sans les situations difficiles qu’on avait connues à la montagne, je ne pense pas que j’aurais pu supporter tout cela. » Ils l’appellent leur quinzième 8000, peut-être le plus raide.

Retrouver du plaisir

Malgré les dizaines de transfusions sanguines, le traitement ne fonctionne pas, et il faut une greffe de moelle osseuse. Un donneur compatible est trouvé, la greffe est réalisée, elle ne marche pas. « Les médecins étaient à court d’idées, explique Meroi, puis ils ont décidé d’expérimenter quelque chose de nouveau – en termes alpins, d’ouvrir une nouvelle voie. » Ils estiment qu’une deuxième greffe provenant du même donneur peut fonctionner, en dépit de l’échec de la première. Ledit donneur accepte, la greffe est réalisée, elle marche. « Son geste silencieux et généreux nous donne vraiment de l’espoir en l’humanité. » Romano Benet se remet sur pied. Il lui faut plus de deux ans pour retrouver le Kangchenjunga, à l’issue desquels il se sent comme « un chien attaché qu’on vient de libérer ».

Mais dans l’excitation, ils prennent un mauvais chemin. Sans gravité. « Je pense que nous sommes les premiers alpinistes de l’histoire des ascensions himalayennes à se tromper. Mais pour moi, être là, et savoir que je pouvais toujours y arriver était suffisant. » L’Espagnole Edurne Pasaban a achevé son défi des quatorze 8000 en 2010, suivie par l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner l’année suivante. Pour Meroi, l’important n’est pas là. Il n’a d’ailleurs jamais été là. Elle souhaite seulement reprendre du plaisir en altitude. Avec son mari.

« A dix-huit ans, Romano et moi avons décidé de former une cordée, pas seulement sur les montagnes, mais aussi dans la vie ; et près de chez nous, dans les Alpes juliennes, nous avons commencé à grimper par jeu, sans la moindre arrière-pensée ; nous n’aurions jamais pu imaginer que la route que nous tracerions, pas après pas, nous mènerait jusqu’ici.

« Le chemin que nous avons suivi n’était pas tracé d’avance ; c’est le chemin de deux rêveurs aux yeux grands ouverts qui, un jour, ont élargi le champ des possibles. »*

Leur route himalayenne démarre sur la face nord du K2, en 1994. Sans apport d’oxygène, sans porteurs, et en dormant dans leurs propres tentes. Ils échouent à 160m du sommet mais en gardent une furieuse envie d’y retoucher. Ils avortent également leur tentative de l’Everest, en 1996.

Les premiers sommets

Le Nanga Parbat (8126m) est leur premier 8000, en 1998. L’année suivante, ils atteignent les sommets du Shishapangma et du Cho Oyu en une dizaine de jours, puis en 2003, ceux du Gasherbrum 1, du Gasherbrum 2 et de Broad Peak (tous trois situés dans la chaîne du Karakoram, à l’ouest de l’Himalaya) en un temps époustouflant de vingt jours. Meroi devient la première femme à accomplir cet exploit en une seule saison.

Suivent notamment le K2 en 2006 (première Italienne), puis l’Everest en 2007 (première Italienne sans assistance respiratoire).

Ils retournent au Kangchenjunga en 2014 et parviennent cette fois tout en haut. Un pied-de-nez à la mort, et une sacrée revanche sur la maladie. « Cette fois, nous sommes montés sur la bonne montagne, plaisante Meroi. On était deux, mais quand on est arrivé au sommet, on s’est rendu compte qu’on n’était pas seuls. Le donneur anonyme, le jeune homme sans nom qui a choisi de donner une chance à un étranger de vivre : il était avec nous. On ne l’aurait pas réussi sans lui. »

Leur quête s’achève en mai 2017, à 10h30 heure locale, au sommet de l’Annapurna. Celui par lequel tout a commencé. « On ne peut pas oublier la vue depuis le sommet d’un 8000, dit Meroi. De là-haut, vous pouvez voir la Terre se courber à l’horizon. On comprend vraiment à quel point la vie humaine est si fragile et si petite comparée à la puissance de la nature, et on réalise que les ambitions qui nous obsèdent tout en bas n’ont aucune pertinence tout là-haut. Je m’y sens en paix avec la nature, et c’est probablement ce qui me donne envie de continuer à grimper. » 

Photographies : Nives Meroi ; Dario Rodriguez-Desnivel

*Je ne te ferai pas attendre – Le Kangchenjunga, Romano et moi, de Nives Meroi, Editions du Mont-Blanc