Football

Nettie Honeyball, la pionnière du football

Le football féminin a pris racine en Angleterre grâce à Nettie Honeyball et à son club, le British Ladies’ Football Club. Sa création fut un acte avant-gardiste.

« Vous êtes 12000 personnes. Merci d’être venu ! » Cela pourrait être le message du speaker annonçant à la 80e minute l’affluence d’un stade moyen de Ligue 1. En l’occurrence, pas du tout : 12000, ce fut le nombre de spectateurs assistant au premier match de football féminin, le samedi 23 mars 1895. Le Crouch End Athletic, un stade situé à 10km du centre de Londres, accueille ce jour-là une rencontre inédite entre des femmes du sud de Londres et des femmes du nord de Londres.

A l’origine de ce match, un club, le British Ladies’ Football Club (BLFC), et sa créatrice, Nettie Honeyball. En 1894, celle-ci met une publicité dans un journal appelant les femmes à la rejoindre au sein du nouveau club. Une trentaine de volontaires répondent. Quelques mois plus tard, elle déclare : « J’ai fondé le club à la fin de l’année dernière avec la ferme volonté de prouver au monde que les femmes ne sont pas les créatures ornementales et inutiles que les hommes se sont représentées. Je dois avouer que mes convictions (…) se situent toutes du côté de l’émancipation, et j’attends avec impatience le moment où les dames pourront siéger au Parlement et avoir une voix dans la direction des affaires, en particulier celles qui les concernent le plus. » Au Royaume-Uni, l’époque est à la revendication du droit de vote pour les femmes. Le tournoi de tennis de Wimbledon accueille un tableau de simple féminin depuis 1884.

L’aristocrate Florence Dixie préside le club et Nettie Honeyball, représentante de la classe moyenne, en est la secrétaire. Toutes deux cherchent à changer les mentalités.

L’équipe du nord du British Ladies’ Football Club pour son premier match. Nettie Honeyball est debout, deuxième en partant de la gauche.

« Un rugissement chaleureux de bienvenue. » Ainsi le Daily News décrit-il l’entrée des joueuses sur le terrain, avant de rentrer dans des considérations vestimentaires beaucoup plus anecdotiques. La sélection du nord l’emporte 7-1 après 30 minutes de jeu. Ce grand écart doit beaucoup à l’impeccable gardienne de but écossaise, Mme Graham. « Digne d’un gardien de club de la Ligue », écrit le Sunday Times en la comparant à ses homologues masculins.

Un match devant plus de 53000 personnes

La Fédération anglaise de football naît en 1863, la première Coupe d’Angleterre masculine se joue à partir de 1871, tandis que le premier championnat masculin démarre le 8 septembre 1888. Si l’on s’en tient à la stricte logique, il n’est pas inimaginable d’instaurer en parallèle des compétitions féminines. Mais rien n’est gagné. Plusieurs journalistes qualifient le match de « farce » et de « parodie », tandis qu’un autre conclut laconiquement : « Les premières minutes étaient suffisantes pour montrer que le football féminin (…) est totalement hors de question. »

Encart annonçant le match du 10 avril 1895.

Le BLFC continue de jouer des matchs de charité à travers le pays au cours des mois suivants. La foule diminue et le club s’essouffle. Nettie Honeyball s’efface peu à peu. Mais le grain est semé. Lors de la première Guerre Mondiale, de nombreuses femmes sont recrutées au sein des usines. Un salarié de l’entreprise Dick, Kerr & Co., un fabricant de munitions basé à Preston, voit des employées jouer au football pendant la pause-déjeuner. La lumière jaillit. Des matches mixtes ou exclusivement féminins sont alors organisés et permettent de collecter des fonds pour des œuvres de charité. En ces temps de conflit, les soutiens moraux sont bienvenus.

Les femmes montrent leurs jambes et attirent le chaland masculin. Les matchs séduisent régulièrement entre 15000 et 20000 personnes. La fin de la guerre ne clôt pas l’enthousiasme : au plus fort de leur succès, les Dick Kerr Ladies affrontent les St Helen’s Ladies au Goodison Park (Liverpool) devant plus de 53000 personnes.

L’équipe Dick Kerr Ladies en 1917

Qui est Nettie Honeyball ?

Mais le 5 décembre 1921, les fédérations de football anglaise et écossaise interdisent le football féminin sur leur territoire, prétextant que le jeu était « impropre à une vie féminine » et inventant de fallacieux arguments financiers. Les matchs féminins sont alors limités aux terrains de jeu et de rugby. Il faut attendre 1971 pour voir la levée de cette interdiction, cinq ans après la victoire des Anglais lors de la Coupe du monde.

Voilà pour l’évolution de la discipline. Quant à Nettie Honeyball, on ne sait pas grand-chose d’elle. Son nom est un pseudonyme – en anglais, « net » signifie filet et « ball » ballon – qui dissimulerait probablement l’identité d’une femme nommée Mary Hutson. Des universitaires ont étudié les archives, creusé sa généalogie, examiné les recensements. Il demeure des hypothèses, rien n’est avéré. Une chose est néanmoins certaine : les deux millions de footballeuses licenciées dans le monde ont une petite dette envers Nettie Honeyball et les pionnières du British Ladies’ Football Club.