« Quand on pense que quelque chose est possible, on fait plus d’efforts pour l’atteindre »

Par le 16 mars, 2018

Le 19 février dernier, Roger Federer est redevenu numéro 1 mondial, à 36 ans. Saturé de victoires, de titres, de reconnaissance, de succès et d’argent, il continue pourtant de dominer son sport.

Dans la première et la deuxième partie de notre série d’articles sur la psychologie du sport et la préparation mentale, nos quatre interlocuteurs ont confronté leurs vécus et leurs expériences divergentes. Mais nul doute qu’ils seraient d’accord sur ce point : le retour du tennisman suisse au tout premier plan met en lumière ses incroyables qualités mentales.

Troisième partie : la différence femmes/hommes, le trash talking, l’influence du passé sur l’athlète et la dynamique de groupe.

Les intervenants

Claire Apiou, psychologue du sport au CREPS (Centre de Ressource, d’Expertise et de Performance Sportive) des Pays de la Loire

Sebastian Gomez, psychologue au sein du Montpellier Méditerranée Métropole Taekwondo, plus grand club de taekwondo de France en nombre de licenciés

Raphaël Homat, préparateur mental

Stéphane Matheu, coach de la team de poker Winamax et ancien joueur de tennis professionnel

Tous les sports ont aujourd’hui intégré des préparateurs physiques, mais pas encore mentaux. Pourquoi ça ne perce pas ?

RH : C’est lié à l’histoire du sport. Il y avait quand même moins d’enjeux médiatique, financier, et parfois sportif, il y a 30 ans. On est allé tranquillement sur la prépa physique, en se disant qu’il fallait optimiser cette performance. Mais elle n’a pas été admise de fait, les gars disaient : « c’est bon, je sais courir, taper dans un ballon, pourquoi tu veux me faire faire de l’échelle de coordination ? » Aujourd’hui, ça va de soi, et ça choquerait qu’il n’y ait pas de préparation physique, mais ce n’était pas évident à l’époque. Mais on est toujours en recherche de performances, et on se rend compte que les leviers sont déjà poussés aux niveaux physiques, techniques, tactiques – quand tu es professionnel, tu es déjà à 98% de tout ce potentiel-là. En revanche, au niveau mental, tu es à 20%, et quand tu rates un truc, tu regardes tes pieds pendant un quart d’heure. Donc on va y venir tranquillement. Tu as de plus en plus de témoignages de qualité, des mecs qui disent : « je fais de la préparation mentale depuis 10 ans et ça m’aide ». Ça infuse.

Y a-t-il des différences entre les femmes et les hommes ?

CA : Chaque sportif est différent. Ils et elles ne fonctionnent pas complètement de la même manière, mais il y a des particularités qu’on retrouve dans les deux genres. Les femmes sont peut-être un peu plus dans l’affectif que les hommes, l’agressivité est moins valorisée chez la femme que chez l’homme, mais plus on grimpe vers le haut niveau, plus les différences s’estompent.

RH : Tu peux parfois avoir chez les filles un peu plus d’introspection, de capacité à questionner sa pratique.

CA : On ne joue pas sur les mêmes aspects psychologiques avant les compétitions.

Stéphane, revenons sur le cas William Kassouf, en 2016 [voir vidéo ci-dessus]. C’est un Britannique qui pratiquait beaucoup le trash talking sur les tables du Main Event des WSOP, soit le tournoi le plus important de l’année pour la grande majorité des joueurs. Est-ce une méthode de provocation que vous préconisez aux joueurs ?

SM : Non, je n’aime pas ça. Je n’aime pas l’image que ça donne. Tant que ça fait partie du cadre autorisé, tu n’as pas d’arguments. Un joueur professionnel doit être capable d’accepter et de ne pas se laisser affecter par ça. Kassouf a d’ailleurs expliqué son comportement avec beaucoup de lucidité et de candeur : « si je peux énerver des adversaires en faisant ça, je ne vais pas me gêner ». Et quelque part, il a raison. De la même façon qu’au football, tu as des défenseurs qui vont te mettre un tacle assassin dès qu’ils vont pouvoir. Tant qu’ils ne sont pas sanctionnés, ça fait partie du jeu, il faut l’accepter.

Après tout, si c’est efficace…

SM : Si c’est efficace, il a raison de le faire. Il s’est fait rappeler à l’ordre par les directeurs du tournoi, parce qu’il était très limite plein de fois. Mais il est bon. Le mec est avocat, il est habitué à ça, il sait gérer, il est toujours en contrôle, même quand ça monte un peu dans les tours. C’est un exercice très délicat et très difficile si ce n’est pas naturel. Quand je jouais au tennis, il y avait aussi des mecs insupportables, qui discutaient chaque décision et qui te chauffaient à chaque changement de côté. Tant que ça reste dans le règlement, il faut faire abstraction. S’improviser trash talkeur, c’est compliqué parce que le joueur va se déstabiliser lui-même en essayant de jouer ce jeu-là. Je préfère qu’un joueur soit calme et naturel. Il sera dans de bien meilleures conditions que s’il commence à s’éparpiller et à chauffer un peu tout le monde.

« Le type performant, c’est celui capable de rester dans l’instant présent. Tu ne peux pas te permettre de ruminer le passé. »

L’histoire d’un sport peut-il mentalement influer sur les générations actuelles ? Le fait de voir l’Équipe de France de handball imbattable plusieurs années de suite est-il moteur ?

CA : Oui, parce que les jeunes handballeurs dans les structures voient que l’Équipe de France réussit, donc y croient et s’investissent davantage. J’ai vu des changements de comportement. Quand on pense que quelque chose est possible, on fait plus d’efforts pour l’atteindre. L’Espagne a tout récemment gagné sa première finale [contre la Suède, 29-23], et ça déclenchera peut-être quelque chose.

Il y a plein d’expériences psychologiques qui ont été menées dans ce sens-là. Par exemple celle-ci, qui date de plusieurs décennies : on a fait subir un test d’endurance à des athlètes, puis on a classé les gens en deux groupes, les forts et les faibles. Sauf que c’était un classement aléatoire, pas du tout en lien avec les résultats des tests. Ensuite, on mettait face-à-face deux personnes de deux groupes différents, un fort contre un faible. Ils avaient deux essais. Si le fort perdait au premier essai, il faisait plus d’effort au second que ce n’était pas cohérent avec son statut ; à l’inverse, si le faible perdait au premier essai, il faisait moins d’effort au second parce qu’il savait que c’était normal.

Vous demandez aux jeunes que vous suivez d’aller au-delà de l’échec ?

SG : Ce n’est pas que le fait d’aller au-delà de l’échec ; c’est le fait de pouvoir donner une autre perception à ses limites. De se dire que la peur, je vais pouvoir la dépasser. Peut-être que cette limite, je peux la contourner d’une certaine façon. Moi, je m’occupe de jeunes en train de se construire. « Si j’ai un examen en fin d’année ou un mémoire à écrire, comment j’ai fait avec le taekwondo ? »

Par exemple, je leur demande de réfléchir à un rêve qu’ils avaient quand ils étaient enfants. Ensuite, je leur demande de réfléchir à un rêve qu’ils ont eu et qu’ils ont accompli. « Ah oui, une fois, je suis allé à Paris. » Alors je leur dis : « comment vous avez fait pour atteindre ce but ? » Ils commencent à réfléchir à ce qu’ils ont fait pour en arriver là. « Je voulais passer à la télé, j’ai fait les démarches pour assister à l’émission de mes rêves », etc. Ils doivent se rappeler du processus pour atteindre ce rêve. Donc je leur demande de penser à un rêve qu’ils ont aujourd’hui. « Je veux arriver aux championnats d’Europe. » Je leur demande comment ils vont faire. Ils commencent à construire leur chemin : s’entraîner six fois par jour ; assister à X entrainements ; faire telle et telle compétition… Ils tracent leur chemin. Et une fois que le chemin est tracé, on voit mieux l’objectif et c’est plus facile à vivre.

Tout ça pour se dire que c’est important ce que je suis en train de faire, mais ça ne doit pas être au-dessus de mes capacités. Je pars du principe qu’on ne perd jamais, mais qu’on apprend toujours de ses erreurs. C’est de l’expérience. C’est juste un passage, un instant. Ils sont en train d’apprendre sur cet instant.

SM : Le type performant, c’est celui capable de rester dans l’instant présent. A chaque instant, tout est en train de se construire, de se décider, et tu ne peux pas te permettre de ruminer le passé ou d’anticiper des situations. Tout ça engendre des émotions négatives qui vont avoir un impact t’empêchant d’être le plus performant possible quand tu vas devoir prendre ta décision, ou frapper ta balle. Tout ce qui s’est passé avant, ça te permet de te situer et d’analyser, mais quand tu es dans la compétition, tout cela n’existe plus. Tu penses à la décision optimale à chaque instant.

Un peu comme un joueur de football qui ne doit plus penser au pénalty qu’il a raté à la 15e minute…

SM : Oui, parce que t’es sûr que s’il en tire un deuxième, il va probablement le rater. C’est du bon sens. Et tu as des sportifs de haut niveau qui n’ont pas acquis ça. Je ne dis pas ça en étant moralisateur parce que, tous ces aspects, je les ai appris parce que ma carrière a été « décevante ». Les ratés m’ont amené à me poser toutes les questions.

Pour vous, l’esprit de groupe favorise les résultats positifs ?

SM : Dans le poker, c’est sûr. C’est un peu une particularité : c’est une discipline individuelle, mais pour être performant, il faut bosser en groupe. Ce qui n’est pas forcément vrai au tennis, où tout le monde a sa façon de bosser avec son coach, travaille à huis-clos, a son petit environnement, et ça fonctionne parce que les méthodes sont prouvées. Dans le poker, la discipline est très récente, et la meilleure façon de progresser, c’est de confronter les avis des uns et des autres, les personnalités, les styles de jeu.

SG : On ne peut pas aller plus loin sans l’autre. Dans les arts martiaux, il y a un rapport à l’autre, au corps qui est très important. La notion d’équipe est fondamentale, même si c’est un sport individuel. Ils s’entraînent tous les jours ensemble, ils se donnent des conseils, ils sont amis pour la plupart… La parole compte beaucoup.

SM : Le poker, c’est une discipline cérébrale. Pour être performant, il faut être ouvert d’esprit, savoir accepter que le mec à ta droite ne va pas forcément jouer le coup de la même manière que toi. Je pense que cette richesse fait qu’un joueur peut devenir très bon. Et le rester, parce que c’est une discipline où ça a tellement progressé qu’on est obligé de se remettre en question en permanence. Avec ce constat-là, l’esprit et la cohésion d’équipe sont super importantes pour garder un groupe performant.

Y a-t-il des sportifs qui vous impressionnent mentalement ?

RH : Pas spécialement. Je ne suis pas dans le côté admiratif sur l’aspect mental, parce que j’ai conscience qu’on peut faire énormément de choses avec lui. Mais il y a des sportifs que je vais regarder avec un œil de fan de sport. Comme Martin Fourcade.

Pourquoi lui ?

RH : Parce que je trouve qu’il a beaucoup d’humilité en dehors du parcours. Dans la compétition, il montre énormément de caractère, et il répond présent à des moments où il est très attendu. Et puis j’avoue que cette gestion entre l’effort très intense du ski de fond et le calme, l’apnée requise en bloquant tout de la carabine, c’est très impressionnant. Il y en a d’autres, bien entendu. Un Teddy Riner est remarquable aussi…

SM : En poker : Adrian Mateos, Davidi Kitai… Ces gens-là sont plus avancés que d’autres sur leur gestion des émotions, leur clarification des objectifs. On peut gommer ces écarts, c’est quelque chose qui peut s’apprendre, mais il y a des mecs qui sont à des stades de compréhension plus avancés. Et ce n’est pas une coïncidence si ce sont aussi les plus performants.

 

Le site de Raphaël Homat est ici.

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