Pantani, de montagne et d’eau trouble

Par le 14 février, 2018

Il y a pile 14 ans, Marco Pantani mourait d’une overdose dans une sordide chambre d’hôtel de Rimini. Si cette thèse n’a jamais été acceptée par sa famille, le décès de l’Elefantino le soir de la Saint-Valentin est le point final d’une longue descente aux enfers mêlant suspension pour dopage, niveau sportif en berne, rupture amoureuse et cocaïne. Mais avant cela, le « Pirate » avait marqué de son empreinte l’histoire du cyclisme, en remportant le doublé Giro-Tour (1998) et en s’imposant comme le meilleur grimpeur de sa génération. Philippe Brunel, grand reporter et écrivain*, nous raconte ses souvenirs du champion. Entretien avec le journaliste qui a suivi la carrière de Pantani pour L’Équipe, où il est question de romantisme, de sanglier et de Spiderman.

Quelle était la relation entre Marco Pantani et la montagne ?

Il disait : « le grimpeur s’isole quand le col se fait dur, quand la montagne devient montagne ». C’est sa grande différence avec Richard Virenque, par exemple, qui attaquait lors des moments de calme. En cela, Pantani était un immense grimpeur et un montagnard. L’envie de s’isoler est un état d’esprit de l’être humain qui veut s’échapper, s’extraire de la meute. À travers son métier, Pantani avait trouvé une identité. Il avait installé un langage, un code avec le public. Il avait des bandanas de couleurs différentes, le public savait que, s’il arrivait avec un noir, il allait attaquer. Il avait aussi d’autres gestes : lorsqu’il arrachait parfois l’une de ses boucles d’oreilles et la jetait sur la pente, le public pouvait alors s’attendre à une attaque. Il avait du mal, à la fin de sa carrière, à imaginer ne pas passer en tête en haut d’un col important.

Il avait cette jolie formule : « je grimpe si vite pour abréger mon agonie »…

C’est à double sens : si on regarde ça sous l’éclairage de sa mort un peu violente, ça prend une connotation particulière. Sur l’instant, il voulait dire que, plus vite on passe la montagne, plus vite on est en descente, et plus vite on est débarrassé d’un col. C’est une souffrance, la montagne, même quand on va vite. Dans la pente, le coureur se retrouve souvent face à lui-même.

 Sa démonstration dans le Galibier, sur le Tour 1998, est-elle le chef-d’œuvre de sa carrière ?

Oui je crois. Tout était réuni. (il souffle) Il y avait tout ce jour-là : la pluie, la montagne qui devient noire, la route luisante, l’orage, le Galibier, un col mythique du Tour de France, Jan Ullrich qui porte le maillot jaune… Pantani avait gagné le Giro la même année, et il n’était pas parti pour faire le doublé. Et là, dans cette étape, il arrive à se sublimer. Je me rappelle l’avoir suivi en voiture : au début de la descente, il s’arrête, il pose pied à terre et enfile tranquillement son imperméable. Un peu comme les coureurs des années 30 ou 50, qui prenaient le temps de mettre pied à terre, de mettre un maillot supplémentaire avant les descentes. Il y avait chez lui un sang-froid extraordinaire. Quand il est reparti dans la descente, on aurait dit un animal, un sanglier seul, qui fuit dans la descente…

Son exploit ce jour-là semble un peu d’un autre temps. Attaquer si loin de l’arrivée quand on est 3e du général et qu’on peut tout perdre, c’est quelque chose qu’on ne voit presque plus, à part peut-être un peu chez Nibali.

De très loin quand même… Pantani avait réinstallé le parfum d’un cyclisme antique, mythique. Je pense que c’est le dernier comme ça, je n’en vois pas d’autres. Depuis, tout s’est formaté. Il n’y a plus l’idée de gratuité, on n’a jamais vu Froome attaquer à 50km de l’arrivée ou au pied d’un col. Ça manque de romanesque.

Les traces d’EPO retrouvées a posteriori dans les analyses d’urine de Pantani entachent son triomphe cette année-là…

Ça dépend quelle morale on veut plaquer sur le cyclisme, qui n’a jamais été un sport très moral. Il prenait probablement de l’EPO comme tous les coureurs de sa génération. On a aussi su que Lance Armstrong était protégé par l’UCI, pas Pantani, qui a été évincé. Est-ce que ça entache son image ? Aux yeux de certains, oui ; aux yeux d’autres, non. Un coureur n’est jamais que le produit de son époque. En tant que journaliste qui est un peu au fait des choses depuis pas mal d’années, il ne faut pas être manichéen sur le dopage. Il faut voir à qui il profite et qui est lésé. Souvent, ce sont les coureurs qui sont lésés. Pantani a été mis dehors sur le Giro, les organisateurs du Tour ont refusé de le sélectionner un an après sa victoire, mais bon, la Grande Boucle a continué de vivre…

Contrairement à beaucoup d’autres, Marco Pantani n’avait jamais dit qu’il ne se dopait pas.

Son honnêteté, c’était de ne rien dire. Il n’a jamais dit qu’il ne se dopait pas ni qu’il se dopait. Il était dans les règles de sa profession de l’époque. Sur le fond, il n’a jamais été contrôlé positif. C’était un contrôle de santé qui a causé son exclusion du Tour d’Italie 1999, dans des circonstances assez troubles [la mafia napolitaine aurait comploté pour faire exclure Pantani du Giro, pour une sombre histoire de paris clandestins. Il était leader à deux étapes de la fin et a été mis hors course pour un contrôle d’hématocrite supérieur à la limite tolérée, ndlr].

« Marco Pantani est au niveau de Gino Bartali,
de Fausto Coppi, de Charly Gaul. »

Cette exclusion sur le Giro, c’est le vrai point de départ de sa chute vers la dépression, la drogue, puis la mort ?

Oui. Pantani se trouvait assez laid. En Italie, on l’appelait l’elefantino (l’éléphanteau, en référence à ses oreilles décollées). À travers le cyclisme, sa gloire populaire et son image iconique, il s’était trouvé une identité et un style. À partir du moment où on le destitue, il perd ce rapport-là à lui-même, d’où sa dépression.

Juste après, il a un sursaut d’orgueil sur le Tour 2000, avec deux victoires, au Ventoux et à Courchevel, qu’il ne fête pas vraiment sur la ligne. Sentait-il que sa carrière était déjà derrière lui et qu’il ne reviendrait jamais à son niveau ?

Oui, d’ailleurs il abandonne quelques jours après son succès de Courchevel. Il sentait que quelque chose n’allait plus. C’était aussi lié à Armstrong. Il ne croyait pas en lui, il lui trouvait quelque chose d’intrigant, et il ne lui plaisait pas. Il disait toujours : « c’est le fils de celui qui a marché sur la Lune », ou bien : « ce n’est pas un coureur, c’est Spiderman ». Il sentait qu’il y avait quelque chose de pas clair. Et ce n’est pas simplement parce qu’Armstrong lui a laissé la victoire de façon ostentatoire sur le Ventoux, pour montrer aux gens qu’il le laissait gagner. C’était plus une humiliation qu’un cadeau. Il n’avait certes pas aimé ça, mais il n’avait pas compris comment Armstrong pouvait être à ce niveau-là. Tout ça l’a miné de l’intérieur. Lui, il a été diabolisé, humilié, porté en place publique comme un tricheur, un voyou. Le cyclisme l’a foutu dehors, et en même temps, il a senti qu’Armstrong était protégé. De cela, il en discutait volontiers en dehors des interviews.

Quelle est selon vous la place de Pantani dans le Panthéon des grimpeurs ?

C’est difficile à dire, il faut avoir une vision d’ensemble. Je n’ai pas vu courir Charly Gaul, par exemple. C’étaient d’autres routes, d’autres vélos, mais dans la lignée des grimpeurs, il ne se situe pas très loin de la tête, ou au moins largement au niveau de Gino Bartali, de Fausto Coppi, de Charly Gaul. Il est à ce niveau-là.

Est-ce qu’aujourd’hui, des coureurs vous font penser à lui, dans la manière de grimper les cols ?

Non, non, du tout. Il y a eu la fulgurance Riccardo Riccò, mais je pense que Riccò… c’est un peu une fabrication. Si on veut avoir un peu d’objectivité et de tendresse pour Pantani, il faut rappeler que, lorsqu’il était jeune et avait 14 ans, il lâchait beaucoup de grands coureurs amateurs ou de professionnels dans les côtes. Qu’il soit rentré dans des systèmes de préparations sophistiqués, ça ne fait aucun doute. Mais la valeur de base, il l’a. S’il y a quelque chose de fabriqué chez lui, c’est l’époque qui le lui a imposé.

Illustration : Emilie Tartero (dont les dessins sont visibles ici et ici)

* Vie et mort de Marco Pantani, éditions Grasset.

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