Paul-Henri Mathieu : « Le business prend le pas sur les valeurs sportives » (1/2)

Par le 8 octobre, 2018

De quoi Paul-Henri Mathieu est-il le nom ? Talent précoce, combattant obstiné, il a construit une belle carrière de joueur de tennis professionnel durant une quinzaine d’années, tutoyant le Top 10 mondial et les quarts de finale de Grand Chelem. Son patronyme reste inévitablement lié à sa défaite en 2002 contre Mikhail Youzhny en finale de Coupe Davis et à ses nombreuses blessures. Désormais retiré du circuit, Paul-Henri Mathieu travaille un peu pour Canal+, est partenaire d’une application nommée Tie Break, simili-réseau social du tennis, et s’occupe de ses deux enfants. Une vie de retraité sportif, en somme.

Vous avez rejoué lors de l’Open de Rouen il y trois semaines – une victoire contre Louis Quennessen 7-5 6-3 en quarts de finale, puis une défaite contre Gilles Simon 6-4 6-4 en demi-finale. Ça vous a fait plaisir de retrouver des sensations de matchs ?

Paul-Henri Mathieu : C’est toujours sympa de rejouer sur un court, devant du monde ; ça permet de rester en forme. Mais il n’y a pas l’adrénaline qu’on avait quand on jouait des tournois. Ça faisait très longtemps que j’avais pas fait un match. J’étais content de gagner, surtout que je m’étais pas énormément réentraîné pour le tournoi. Même quand on a arrêté, on est toujours compétiteur dans l’âme. A Rouen, je remplaçais un joueur blessé. Il y a des tournois français qui me demandent parfois une participation, j’en ai fait quelques-uns cette année. Mais ça m’arrive très rarement.

Après avoir arrêté votre carrière en fin d’année dernière, la transition vers votre nouveau quotidien a-t-elle été simple ?

Paul-Henri Mathieu : Je savais que c’était ma dernière saison, donc j’avais déjà un peu moins joué. Au fil du temps, il y avait une vraie lassitude qui s’était installée : partir, faire les bagages, aller dans les aéroports, les hôtels… Ça me manque pas du tout ! Je voyage depuis que j’ai 13-14 ans, c’était suffisant. La coupure a été nette. Mais avec une femme et deux enfants scolarisés, j’ai vite été rattrapé par la vie réelle. J’ai fait beaucoup de rencontres, et j’ai pas mal été sollicité. Ça m’a permis d’arrêter en douceur et de pouvoir avancer.

Vous avez un fils qui est né en 2012, pendant votre carrière. Est-ce que sa naissance a modifié votre calendrier de jeu ?

Paul-Henri Mathieu : J’attendais d’abord qu’il naisse pour repartir en tournois, puisqu’il est arrivé pendant ma longue période de convalescence. Ensuite, j’ai essayé de m’adapter. C’est pas évident. Je savais que j’avais un petit à la maison, mais ça m’empêchait pas de partir. Sinon, on arrête de jouer dès qu’on a des enfants. C’était pas facile de concilier vie de circuit et vie de famille.

Vous sortez d’une saison blanche en 2011 à cause d’une blessure, et votre fils naît. Vous avez pensé arrêter votre carrière à ce moment-là ?

Paul-Henri Mathieu : Non ! Au contraire, ça donne une source de motivation supplémentaire pour essayer de jouer le plus longtemps possible, jusqu’à l’âge où il pourra se rendre compte du métier de son père. Ma femme travaillait sur Paris, ils venaient me voir sur les périodes de vacances et les matchs en France. A la louche, ça doit faire 3-4 tournois dans l’année. Une vie de sportif de haut niveau…

Le même week-end que l’Open de Rouen, la France s’est qualifiée pour la finale de la Coupe Davis, la dernière sous ce format. Que pensez-vous de la nouvelle réforme ?

Paul-Henri Mathieu : J’étais plutôt contre. Je trouvais que le format précédent permettait de faire découvrir notre sport dans différentes villes de différents pays. C’était l’essence même de la Coupe Davis. Je suis plutôt sceptique, surtout sur la promotion et l’image de notre sport. Mais on peut pas vivre avec le passé, c’est acté. Peut-être que dans 10-15 ans, on dira que c’est extraordinaire.

Est-ce qu’avec cette réforme, l’aspect financier a pris le pas sur l’aspect sportif ?

Paul-Henri Mathieu : La question de départ est uniquement financière : il fallait renflouer les caisses de l’ITF. Evidemment que le financier a pris le dessus. Aujourd’hui, on est dans un contexte économique où le business prend le pas sur tout, y compris les valeurs sportives. Je trouve que c’est raisonner à court terme, et c’est dangereux à long terme parce que ça peut mettre en danger d’autres compétitions. Il faut faire attention.

Vous avez souvent défendu votre sport du point de vue économique, en déclarant par exemple qu’un 100e mondial bien entouré (entraîneur, kiné…) ne vivait pas du tennis.

Paul-Henri Mathieu : Le tennis n’est pas assez rémunérateur par rapport à tout ce que ça engendre comme sacrifices. Que le 100e meilleur au monde dans son activité n’arrive pas à mettre de l’argent de côté, c’est assez déplorable. Mais c’est toujours la même chose : tout en haut, ils se partagent le magot, et plus on descend et moins il y a d’argent. Il y a un système d’équilibre à trouver. Ça va quand même dans le bon sens puisqu’il y a beaucoup plus d’argent qu’auparavant dans les prize money.

« Il faut retourner à la base de notre sport : les clubs »

Les Français brillent en Coupe Davis, mais pas en Grand Chelem, puisqu’aucun d’entre eux n’a atteint les quarts de finale cette année. Comment jugez-vous cette situation ?

Paul-Henri Mathieu : On a toujours tendance à se plaindre. On a eu moins de bons résultats cette année, mais c’est une génération qui est en train de se renouveler. La plupart ont plus de 30 ans, ils vont avoir tendance à baisser en terme de classement, et même s’arrêter d’ici quelques années. C’est une chose logique. Les autres mettent plus de temps à arriver derrière, la transition est un peu longue. Le nombre de joueurs et de joueuses est beaucoup moins dense que ce qu’on a pu connaître ces 20 dernières années, c’est certain.

C’est dû à quoi ?

Paul-Henri Mathieu : Difficile à dire. Il y a des générations plus dorées que d’autres, plusieurs très bons joueurs ou joueuses arrivaient ensemble. Et puis la pratique du tennis est moindre par rapport à avant. Les jeunes préfèrent s’orienter vers d’autres sports.

Vous pensez que c’est lié à la chute du nombre de licenciés ces dernières années – une baisse de 60000 entre 2012 et 2016 ?

Paul-Henri Mathieu : C’est à prendre en compte. Il y a peut-être une lassitude des gens. Il faudrait mixer le tennis avec d’autres activités pour ramener du monde dans les clubs. Les infrastructures commencent à être vétustes. On a moins envie de jouer dans ces conditions.

« 75% d’un match est joué avant de rentrer sur le terrain »

Il faut peut-être un moteur ? On le voit avec l’Equipe de France de football, par exemple, dont le nombre de licenciés augmente depuis ses bons résultats.

Paul-Henri Mathieu : On a gagné la Coupe Davis l’année dernière et ça n’a pas changé grand-chose ! Evidemment, c’est bien d’avoir une vitrine, mais le problème est bien plus profond que ça. Il faut retourner à la base de notre sport, les clubs, en essayant de les redynamiser, de rénover des structures vieillissantes. Il y a aussi de moins en moins de bénévoles, et c’est ce qui faisait vivre les clubs par le passé.

Vous voyez la différence entre le moment où vous avez commencé et aujourd’hui ?

Paul-Henri Mathieu : Ça n’a rien à voir ! Je suis retourné dans mon club d’origine, Lingolsheim, à côté de Strasbourg. Il comptait à peu près 500 membres, et il y avait un club-house où l’on pouvait déjeuner et dîner. Aujourd’hui, ça a disparu. Il n’y a plus qu’une centaine de licenciés, le club est quasiment à l’abandon. C’est toujours le même court, toujours les mêmes infrastructures. Il y a un vrai travail de fond à faire.

Il y a moins d’argent qu’avant ?

Paul-Henri Mathieu : Ah, je sais pas. Je suis pas financier du tennis. Il faut aller à la Fédération et leur demander. J’ose espérer qu’ils font du bon boulot. J’imagine qu’ils ont des idées et qu’ils vont inverser la courbe. Mais je suis pas dans les bureaux, donc je sais pas ce qu’ils font.

A quel point les statistiques pèsent mentalement sur un joueur qui affronte un joueur du top 5 ou du top 10 mondial ? Par exemple, Novak Djokovic a le plus grand pourcentage de victoires après avoir gagné le premier set dans l’ère Open : 95,9%. Vous êtes conscient de ce genre de statistiques ? Vous y pensez pendant le match ?

Paul-Henri Mathieu : Non, c’est très rare que les joueurs regardent les statistiques. On est souvent des joueurs d’instinct. On peut s’en servir de temps en temps, pour essayer d’analyser le jeu adverse, savoir où il sert dans les moments importants, sur les balles de break… Mais en terme de résultats, non. Sinon, ce serait joué d’avance et personne ne rentrerait sur le terrain.

Quand Rafael Nadal commençait à rafler des trophées au début de sa carrière, vous aviez déclaré qu’il capitalisait beaucoup sur la peur qu’il inspirait aux autres. C’est-à-dire ?

Paul-Henri Mathieu : Nadal, Federer, Djokovic, quand on rentre sur le court, on sait qu’on a plus de chances de perdre que de gagner. Ces joueurs ont une emprise psychologique sur leurs adversaires, surtout quand ils sont dans une période où tout marche bien pour eux. Même si on n’a que 5% de chances de remporter le match contre eux, on essaie quand même.

Il y a beaucoup de joueurs qui rentrent sur le terrain contre eux en ayant déjà perdu ?

Paul-Henri Mathieu : Bien sûr ! 75% d’un match est joué avant de rentrer sur le terrain. Il faut donc faire abstraction, penser au moment présent, se concentrer sur son jeu et être décomplexé par rapport à son adversaire. C’est pas toujours simple…

(A suivre dans la deuxième partie)

Photographie : FFT/Lefebvre

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