Paul-Henri Mathieu : « Le tennis professionnel, ce n’est pas la vie réelle » (2/2)

Par le 10 octobre, 2018

Paul-Henri Mathieu n’a jamais été n°1 mondial. Il n’a jamais gagné de tournoi du Grand Chelem, ni de Coupe Davis, ni de médaille olympique. Son nom parle pourtant à des millions de Français. Sans doute parce qu’il incarne à leurs yeux la combativité et la résilience, les longues joutes et les épreuves physiques. Il n’était pas le meilleur tennisman du monde, il le savait, mais il a tout fait pour s’en approcher. Tel un trompettiste contemporain de Miles Davis.
(La première partie est à lire ici.)

Vous êtes le spécialiste des matchs à rallonge, contre John Isner ou Rafael Nadal, entre autres. Vous avez toujours mis l’accent sur la préparation physique ?

Paul-Henri Mathieu : Le spécialiste, non. J’en ai fait quelques-uns… (sourire) J’ai travaillé le physique assez tôt, quand j’étais en sport-études. J’ai toujours été quelqu’un qui m’entraînait beaucoup, parfois jusqu’à m’user physiquement. Mais ça me dérangeait pas parce que je puisais ma confiance tennistique dans l’entraînement.

Est-ce que vous êtes satisfait de votre carrière ?

Paul-Henri Mathieu : Oui, je peux pas me plaindre. J’ai eu la chance de gagner des tournois, de participer à plus de 50 tournois du Grand Chelem – malgré toutes les blessures que j’ai pu avoir –, d’être aux portes du top 10 mondial [numéro 12 en 2008]… Dans le sport de haut niveau, on en veut toujours un peu plus, mais par rapport à l’histoire que j’ai eu, je m’en suis bien sorti. Il y a une part de chance que j’ai pas eu, mais il faut l’accepter. Et d’autres ont été bien plus malchanceux que moi.

Vous avez pris du plaisir ?

Paul-Henri Mathieu : Oui, mais on prend pas du plaisir tout le temps. Ce qui est important, c’est d’en prendre dans le processus, dans la routine, dans les entraînements… Il faut profiter du moment. Parce que ça passe extrêmement vite. On sacrifie une partie de sa vie pour un monde parallèle, une bulle. C’est pas du tout la vie réelle. Je suis parti de la maison quand j’avais 11 ans, j’ai pas eu d’adolescence. Ceux qui ont une famille partagent très peu de moments avec elle. Le plaisir, c’est quand tous ces sacrifices se transforment en quelque chose qu’on attendait, qu’on espérait, une victoire, un objectif atteint. Ce sont des moments très courts, mais qui peuvent être très intenses. C’est l’équilibre à trouver.

J’ai rencontré un homme qui s’appelle Stéphane Matheu, un ancien joueur de tennis professionnel dans les années 90. Il me racontait un match qu’il avait vécu en 1995, au deuxième tour des qualifications de Roland-Garros, contre un joueur roumain. Il est en train de perdre 6-2 5-2 40-15, il sauve deux balles de match, il revient, il gagne le deuxième set, il a quatre balles de match dans le troisième set, et finalement il perd. Ce joueur roumain, il passe les qualifications et il va jusqu’en quarts de finale de Roland-Garros.

Paul-Henri Mathieu : C’était Voinea, non ?

C’est ça. Et ce match, Stéphane Matheu l’a ruminé le reste de sa carrière.

Paul-Henri Mathieu : Dommage…

Il s’est dit qu’il était passé à côté de quelque chose de grand, et n’a jamais vu les côtés positifs de cette expérience.

Paul-Henri Mathieu : L’aspect mental est important dans notre sport. Tous les sportifs de haut niveau se remettent constamment en question, que ce soit à l’issue d’une victoire ou d’une défaite. Il y a des moments plus difficiles que d’autres, mais il faut savoir rebondir, se servir des choses qu’on a bien faites et repartir de zéro. On peut pas ruminer. Le match suivant est un match différent.

Est-ce que ce genre d’expérience vous est arrivé ?

Paul-Henri Mathieu : Bien évidemment, ça m’arrivait plusieurs fois dans l’année ! Des joueurs arrivent à l’évacuer facilement. Moi, je mettais toujours un peu plus de temps. Quand je passais par des phases comme ça, j’avais tendance à me refermer sur moi-même. Je repartais à l’entraînement en me disant que je ferais tout pour que ça ne se reproduise pas, ou le moins souvent possible. Mais ça recommence forcément. Et il faut savoir passer à autre chose.

« On peut pas attendre des nouveaux Federer, Nadal et Djokovic »

Est-ce que vous vous êtes fait aider par un préparateur mental ?

Paul-Henri Mathieu : Par périodes. J’en ai eu un jeune, que j’ai rappelé par la suite quand j’étais plus âgé. C’était pas quelque chose de constant. Je me suis fait aider à plusieurs périodes de ma carrière.

Vous avez vu une évolution, un progrès ?

Paul-Henri Mathieu : Si je l’ai fait, c’est que j’en éprouvais le besoin. Mais chacun est différent, la pratique n’est pas automatique. Si c’est bien fait, ça peut être un avantage indéniable. Si c’est mal fait, ça peut être un frein, d’où l’importance de choisir la bonne personne.

Le même Stéphane Matheu me disait que pour lui, la variable au très haut niveau, c’est le mental. Les joueurs du top 50 savent tous frapper un coup droit, ils en tapent des milliers à l’entraînement. La différence, c’est de bien le frapper aux moments-clés. Vous en pensez quoi ?

Paul-Henri Mathieu : Il y a plusieurs paliers. Le niveau s’est assez resserré ces dernières années, effectivement. Techniquement, si on isole chaque coup, le 150e mondial joue peut-être le même coup droit que le 20e mondial. Malheureusement, pour arriver tout en haut, ça ne se résume pas qu’à ça. Le top 20, ce sont des joueurs plus réguliers que les autres. Ils ne savent pas faire plus de coups que le 100e ou le 150e mondial, ils sont seulement plus constants. Et puis il n’y a pas que l’aspect mental ; il y a aussi l’aspect physique : ne pas être blessé, être régulier, pouvoir jouer le plus longtemps possible…

Est-ce que la chance entre en ligne de compte ?

Paul-Henri Mathieu : (silence) Certains joueurs sont plus fragiles physiquement, sont blessés plus souvent que les autres, et mettront plus de temps pour revenir à chaque fois. Mais ce n’est qu’un des paramètres. Si on fait partie des malchanceux, il faut l’accepter et l’intégrer dans son projet. Il y a un petit facteur chance, bien évidemment.

Pourquoi David Ferrer, qui fut l’un des meilleurs joueurs mondiaux, très longtemps dans le top 5, n’a jamais gagné de Grand Chelem ? La chance ?

Paul-Henri Mathieu : Lui n’a pas souvent été blessé, il a eu une constance assez incroyable tout au long de sa carrière, il s’est beaucoup entraîné pour ça. Mais il y avait Nadal et Federer en même temps que lui. Tennistiquement, il est moins fort que ces gens-là. Il fallait en battre au moins un des deux pour gagner un Grand Chelem, et il en était pas capable. S’ils avaient pas été là, il en aurait probablement gagné un ou deux, et c’est pas le seul : on peut penser à Tsonga, à Berdych…

« Comme si Michael Jordan avait joué en même temps que LeBron James »

Il faut aussi une grosse force mentale pour répondre aux attentes qui sont placées en vous. En gagnant l’Orange Bowl puis Roland-Garros chez les juniors, est-ce que vous avez senti une pression de la part de votre entourage, des entraîneurs, de la Fédération, des supporters ?

Paul-Henri Mathieu : Non, on ne fait pas vraiment attention à ça. On est focalisé sur là où on veut aller. J’ai très bien joué jeune, et je gagnais la plupart des tournois quand j’avais 14 ans. Je savais qu’il y avait un peu plus d’attente, mais ça fait partie du jeu. Je jouais pour moi, pas pour les autres.

Richard Gasquet qui fait la couverture de Tennis Magazine à 9 ans, ce n’est pas une pression précoce ?

Paul-Henri Mathieu : Oui, certainement, ça doit être un peu pesant. Quand on est âgé, il n’y a aucun souci, ça fait partie du métier, mais si jeune, je pense pas que ça soit une aide.

Depuis 2006 inclus, soit 52 tournois de Grand Chelem, il n’y a eu que sept vainqueurs différents chez les hommes : hormis Nadal, Federer et Djokovic, on compte Murray (3), Wawrinka (3), Del Potro (1) et Cilic (1). En comparaison, on enregistre 21 lauréates différentes chez les femmes sur la même période. Est-ce que la persistance des trois mastodontes que sont Nadal, Federer et Djokovic, est une bonne nouvelle pour le tennis masculin ?

Paul-Henri Mathieu : Ce sont des légendes vivantes de notre sport, comme si Michael Jordan avait joué en même temps que LeBron James. C’est une chance et une malchance. Ils ont ultramédiatisé notre sport, mais ils habituent les spectateurs à des choses qu’on ne pourra bientôt plus voir. C’est assez incroyable qu’on ait trois joueurs de ce calibre qui jouent en même temps. Quand Pete Sampras [vainqueur de 14 tournois du Grand Chelem] était là, on pensait pas que quelqu’un allait dominer plus que lui. Aujourd’hui, il s’avère que trois personnes ont dominé plus que lui, et dans la même époque.

Que fait la nouvelle génération ?

Paul-Henri Mathieu : Elle arrive. Les nouvelles têtes mettent du temps, mais le niveau sera là. On peut pas attendre des nouveaux Federer, Nadal et Djokovic, c’est sûr. Une telle domination n’arrivera pas de sitôt.

Illustration : Luisa Touya
Photographie : Reuters/Arnd Wiegmann
Remerciements : David Gauthier 

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