Biathlon

Poirée, Bjørndalen et une fin de carrière légendaire

En 2007, pour sa dernière course, Raphaël Poirée terminait ski à ski avec Ole Einer Bjørndalen, son plus coriace adversaire. Retour sur un morceau d’histoire.

Oslo, dimanche 11 mars 2007. Ils sont là tous les trois, au départ de la mass-start : Raphaël Poirée, Ole Einer Bjørndalen, Sven Fischer. Depuis dix ans et le premier sacre de l’Allemand, pas un titre de Coupe du monde n’a échappé à l’un de ces trois hommes. Toutes épreuves confondues (individuels, relais et relais mixtes), ils cumulent alors 216 victoires, 62 médailles en championnats du monde et 20 médailles aux Jeux Olympiques, dont 9 d’or.

Leur suprématie force le respect. Elle s’apprête pourtant à s’atténuer : Raphaël Poirée, 32 ans, a annoncé sa retraite à l’issue de cette course : « On me dit que je pourrais gagner la Coupe du monde en allant en Russie. Mais je m’arrête à Oslo, je l’ai promis à ma fille. » Les serments paternels valent davantage que les espoirs de trophées. Il veut finir en Norvège où il habite avec sa femme, Liv Grete Poirée, vainqueure de la Coupe du monde en 2004. Quant à Sven Fischer, 35 ans, il poursuit jusqu’à la fin de la saison avant de décrocher les skis. Deux légendes du biathlon quittent les pistes. Cette journée a l’allure d’un coucher de soleil estival vu depuis une plage de Rio de Janeiro : profitons-en vite avant que ne tombe la nuit.

« J’aimerais que l’on termine la dernière ligne droite ensemble »

13000 spectateurs ont garni les gradins de la piste de Holmenkollen (quartier nord-ouest d’Oslo), et pléthore de drapeaux norvégiens : il s’agit de supporter le local de l’étape, Ole Einer Bjørndalen, 33 ans. L’épreuve fait 15km de long et se compose de deux tirs couchés puis deux tirs debout. Chaque erreur est pénalisée d’un tour de 150m.

Poirée (photo ci-dessous) n’a pas le CV d’un futur retraité : il a gagné quatre des cinq dernières épreuves de Coupe du monde, dont un triplé lors de l’étape finlandaise la semaine précédente – certes en l’absence de son adversaire scandinave. Fischer n’est pas monté sur un podium en individuel depuis décembre. Bjørndalen skie à domicile. Les trois hommes ont tous de bonnes raisons de briller.

Il est 14h30, heure locale. Trente biathlètes prennent le départ et s’élancent ensemble vers le premier pas de tir. C’est un tour de chauffe. Personne ne créé d’écarts tonitruants. L’Allemand Michael Roesch est déjà relégué à plus de vingt secondes des leaders. Rien de rédhibitoire.

Des erreurs de Bjørndalen

Les premières cibles font leur apparition. Bjørndalen arrive en premier, mais fait une faute. Le tour de pénalité lui coûte 23 secondes. Poirée réalise un sans-faute et sort en troisième position, juste derrière les Russes Maxim Tchoudov et Dmitri Iarochenko. Fischer n’a manqué aucune cible mais a été plus long à tirer. Il émarge à 10s du groupe de tête. Bjørndalen est 15e à 22s.

Derrière, les ennuis n’ont pas épargné Simon Fourcade. Une chute lui a brisé sa carabine. Le Français a du mal à prendre en main celle de réserve. Résultat : cinq fautes. Il préfère mettre le ski de côté. Course terminée.

Deuxième tour. Bjørndalen glisse sur la neige et termine en trombe. Mais le tir couché ne lui réussit décidément pas. Une erreur, tout comme le leader Poirée. A l’issue de cette boucle, c’est le Russe Ivan Tcherezov qui prend les commandes. Son dauphin est relégué à plus de 17 secondes. Poirée est 7e à 23s. Bjørndalen cumule presque 40s de retard.

Après dix coups de carabine, le leader de la Coupe du monde, Michael Greis, s’est déjà rendu coupable de quatre fautes. Il sort du pas de tir avec 1m44s de retard sur Tcherezov. A deux places de la dernière. Las, il abandonne à l’issue du troisième tour.

Poirée se rebiffe

Devant, les gros grognent. Tcherezov est toujours leader mais peine physiquement. Fischer poursuit son sans-faute et sort du premier tir debout en deuxième position. Bjørndalen suit l’Allemand à 6s. Il a gagné 13 places en un tour. Poirée a un problème de carabine. Une cartouche mal éjectée. Il perd une dizaine de secondes à la remettre d’aplomb. Dans l’urgence, il noircit les cinq cibles et sort 6e, à l’affût. Juste derrière Vincent Defrasne.

Second en début de course, intraitable et rapide sur les cibles, Iarochenko fait quatre fautes au troisième tir, soit autant de circuits de pénalité. Il tourne pendant 100 longues secondes, et sort antépénultième. Il abandonne.

Une spatule. Une spatule d’avance.

Quatrième tour. Poirée finit fort. Il arrive avec Bjørndalen sur le pas de tir. Les deux font zéro faute. Le Français sort premier, le Norvégien est à 3 secondes, Tcherezov à 5, Fischer à 9. Les skis vont décider du vainqueur. Il reste trois kilomètres.

« J’aimerais que l’on termine la dernière ligne droite ensemble [avec Poirée], côte à côte », déclarait Bjørndalen avant la course. Son vœu est en train de se réaliser. Pas question toutefois de finir main dans la main. Ils vont jouer la gagne, en bons compétiteurs.

Mais c’est ignorer la vista de Fischer, la révolte du biathlète sans gant. L’Allemand veut se mêler au bal franco-norvégien. Il pousse dans le dernier tour et rejoint les deux leaders. Malgré sa course splendide et son 20/20 au tir, Tcherezov ne peut pas suivre.

Et à la fin…

La dernière bosse. Fischer accélère, Poirée et Bjørndalen se défendent. Plus frais physiquement, ils dépassent l’Allemand à l’approche de l’arrivée. Les derniers mètres. Poirée prend un ski d’avance. Bjørndalen s’arrache, revient et se jette sur la ligne. Photo-finish. Il y a une spatule. Une spatule d’avance. Celle de Bjørndalen. Le Norvégien gagne en Norvège. Poirée est deuxième. Fischer est à 3 secondes. Tcherezov termine quatrième, Defrasne septième.

Cette dernière course du Français résume à merveille le duel âpre qu’il a livré avec Bjørndalen. Un duel qui les a forcés à travailler, à progresser, à se remettre en question. Et Fischer, tout près, les regardait. 

Photographies : AFP/David Sannum Lauten ; David Nikel/Life in Norway