Reanne Evans, si près, si loin

Par le 28 novembre, 2018

Onze fois championne du monde de snooker, dont dix d’affilée, l’Anglaise Reanne Evans n’a jamais réussi à percer au sein du circuit masculin. Ce n’est pas faute d’avoir tenté.

En mai dernier, le Gallois Mark Williams levait le trophée du championnat du monde de snooker masculin, le Graal d’une carrière, et remportait 425000£. Moins de quinze jours plus tard, la Hongkongaise Ng On Yee devenait championne du monde de snooker féminin pour la troisième fois et encaissait un chèque de 5000£. Soit 85 fois moins.

Les raisons de ces disparités hommes/femmes sont multiples et ne se limitent pas à cette seule discipline. Dans un article de francetvinfo.fr, datant de mars 2018, Pierre Rondeau les expliquait ainsi : « Sur le marché, le sport féminin ferait, par hypothèse, moins d’argent et moins d’audience que le sport masculin. Résultat : la Ligue de football professionnel française coûte, en droits de retransmission télévisée, 748,5 millions d’euros par an, contre un peu plus d’un million d’euros pour la première division féminine. Et qui dit moins de valeur économique dit moins de médiatisation, moins de sponsors, moins de partenariats marketing et merchandising. »

Le snooker obéit aux mêmes principes discriminatoires. En théorie, aucun règlement n’interdit l’affrontement d’un joueur et d’une joueuse au cours d’une compétition. En pratique, toutefois, les mêmes causes produisent les mêmes effets : il y a très peu d’argent dans le snooker féminin, donc les joueuses ne sont pas professionnelles, donc elles ont moins de temps pour s’entraîner, donc elles ont un niveau moindre que celui de la majorité des hommes, donc elles ne peuvent pas prétendre à intégrer le circuit masculin, donc elles restent sur le circuit féminin, donc ça n’intéresse pas les sponsors, donc il y a très peu d’argent dans le snooker féminin. Le cercle est atrocement vicieux.

Première expérience professionnelle, zéro victoire

Championne du monde sans discontinuer de 2005 à 2014, Reanne Evans a essayé (et essaie toujours) d’enterrer ces principes. Au cours de la saison 2010-2011, la meilleure joueuse de snooker du monde gagne le droit de participer à toutes les phases qualificatives des tournois ranking – c’est-à-dire ceux qui comptent pour le classement mondial. Aucune femme n’avait réalisé pareille prouesse depuis le milieu des années 90. Elle échoue à remporter l’un de ses 18 matchs et ne concourt pour aucun tournoi. « Bien que je n’aie gagné aucun match, je ne suis souvent pas passé loin. Je jouais plutôt bien mais je n’arrivais pas à gagner et à engranger de la confiance. C’était d’autant plus difficile qu’en parallèle, je gagnais tout sur le circuit féminin. Je sens quand même que mon jeu s’est amélioré. »

L’Anglaise poursuit son objectif. Elle remporte le championnat du monde féminin 2012 et son prix de 450£ (vous avez bien lu, il ne manque pas de 0). Une petite consécration survient la saison suivante. Elle obtient une place pour les qualifications du Wuxi Classic 2013, en Chine, et arrache la victoire contre le 69e mondial Thepchaiya Un-Nooh, 4-3 après avoir été mené 3-0. Reanne Evans devient ainsi la première femme à atteindre la phase finale d’un tournoi ranking de snooker.

Initialement, le tirage au sort du premier tour prévoit un match contre Neil Robertson, alors numéro 2 mondial et champion du monde en 2010. Mais certains tournois asiatiques, dont le Wuxi Classic, démarrent par un mini-tour préliminaire au cours duquel plusieurs joueurs du tableau final affrontent des prétendants locaux. Evans est sélectionnée pour jouer face à Zhu Yinghui. « J’ai été très déçue quand je l’ai appris. On avait l’impression que mon exploit et le battage médiatique autour de ça ne valaient rien. » Elle perd le match 5-2.

En 2006, l’Anglaise remportait son deuxième titre de championne du monde enceinte de sept mois et demi. Neuf ans plus tard, elle vit avec sa fille chez ses parents et se bat pour intégrer la phase finale du plus grand événement de sa discipline. Elle rentre dans le tableau qualificatif, mais est éliminée au premier tour par Ken Doherty, champion du monde en 1997, 10-8.

La présence de Reanne Evans est remarquée et le président de l’association régissant le snooker professionnel (la WPBSA), Barry Hearn, est appelée à la commenter : « Si la discipline féminine est sérieuse, elle doit elle-même grandir et devenir viable commercialement. Pour notre circuit, il n’y a pas de barrières d’entrée ; la seule condition est le talent. » La joueuse le renvoie poliment dans les bandes en lui expliquant sa situation : si elle avait remporté ce match du premier tour des qualifications, elle aurait gagné l’équivalent de plusieurs années de victoires sur le circuit féminin. « Je suis championne depuis 10 ans et je me bats toujours pour gagner de l’argent. » Quand on veut, on ne peut pas toujours.

Demain, une femme en finale ?

L’Anglaise n’est pas la seule femme à vouloir briser l’hégémonie masculine aux championnats du monde. L’une de ses grandes rivales, Ng On Yee, participe aux qualifications en 2016 et en 2017, s’inclinant chaque fois au premier tour sur un score similaire, 10-1.

Toujours en 2017, Reanne Evans affronte le 57e mondial Robin Hull et le bat à la surprise générale, 10-8. « Si j’avais perdu, j’aurais été encore plus dégoûtée qu’il y a deux ans contre Ken [Doherty]. Quand on était à 8-8, je me suis dit ‘Oh non, pas encore’. Mais je me suis bien engagée. » Cependant, faire partie des 32 derniers privilégiés du tableau final implique de passer trois tours de qualifications. Au deuxième, elle défie le 91e mondial Lee Walker et perd 10-6.

Malgré les commentaires de joueurs n’imaginant pas une femme au même niveau qu’un homme – sexisme ordinaire –, les joueuses de snooker se battent pour revendiquer leur légitimité. Reanne Evans a franchi un tour. Gageons que ce n’est que le début.

Photographies : allsportspk.com ; 147break.com

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