La Route du Rhum 1978 : aux sombres héros de la mer (3/4)

Par le 5 novembre, 2018

Résumé des épisodes précédents (la deuxième partie est ici) : 38 marins prennent le départ de la première édition de la Route du Rhum, parmi lesquels Alain Colas, Olivier de Kersauson, Florence Arthaud ou encore Bruno Peyron. Des dizaines de milliers de spectateurs sont venus les acclamer au moment de lever l’ancre, le dimanche 5 novembre 1978.

L’Olympus-Photo de Mike Birch et le Kriter IV d’Olivier de Kersauson choisissent le sud, un trajet plus long mais susceptible de toucher les vents portants ; le Kriter V de Michel Malinovsky et le Manureva d’Alain Colas choisissent l’orthodromie, c’est-à-dire le trajet le plus court mais le plus exposé aux vents forts des dépressions automnales.

Pierre Fehlmann et Alain Gliksman sont les premiers touchés. Dans la nuit du 5 au 6 novembre, Eugène Riguidel heurte le ferry L’Armorique qui convoie journalistes et invités sur les premières heures de la Route du Rhum. Le marin part illico sur Perros-Guirrec pour réparer, la mort dans l’âme. Marc Pajot est en tête lorsqu’il doit abandonner, après 63 heures de course. Voie d’eau. Le pilote d’Yvon Fauconnier le contraint à capituler.

Une semaine après le départ, cinq bateaux ont abandonné, cinq autres sont en avarie et cinq autres connaissent des problèmes rédhibitoires pour la victoire finale. Sur son bateau de 14,50m de long, Bruno Peyron fait escale aux Açores suite à un problème mécanique. Il repart avant de connaître des difficultés de radio et de se fracturer un doigt. Devant, Colas demeure sans coup férir dans le peloton d’avant-garde en compagnie de Malinovsky.

Alain Colas s’est aligné sur cette Route du Rhum endetté par l’achat de son bateau. Il doit de ce fait assurer des chroniques quotidiennes pour Radio Monte-Carlo. Le jeudi 16 novembre, le micro enregistre sa dernière conversation avec la terre ferme : « Je suis dans l’œil du cyclone. Il n’y a plus de ciel. Tout est amalgame d’éléments, il y a des montagnes d’eau autour de moi. » La rédaction ne reçoit pas d’appel le vendredi 17, ni les jours suivants.

Au soir du samedi 18 novembre, les bateaux ont affronté trois dépressions. Et une quatrième s’annonce, plus creuse que les précédentes. Malinovsky parle de « vents de force 9 » (entre 70 et 80 km/h). Revenu sur le continent, Gliksman tire le bilan : « La Route du Rhum est en train de se révéler aussi dure pour le matériel que la Transat anglaise. On la considérait, à l’origine, comme une course de vitesse. C’était une erreur dont il va falloir tirer les conséquences. »

Les organisateurs commencent à spéculer sur la tête de course. Qui va pointer le bout de son mât en premier à l’horizon guadeloupéen ? La rumeur signale Colas à 70 milles des côtes antillaises. Les avions et les vedettes vont vérifier. Rien. Personne. Où sont-ils, ces défricheurs de l’Atlantique nord ? Les tempêtes les ont-elles fait chavirer ? Les alizés ne les ont-ils pas poussés ? A Pointe-à-Pitre, les spectateurs disputent d’impatience et d’inquiétude.

« Combien de bateaux sont déjà arrivés ? »

Un avion de reconnaissance décolle le dimanche 26 novembre depuis la Guadeloupe et aperçoit Mike Birch, assis et torse nu. Il n’a pas donné signe de vie depuis 17 jours. Naviguant à une vitesse de sept nœuds (environ 13 km/h), le Canadien distance la terre de quelque 300 milles, soit deux jours de mer. Il ignore tout de la situation de course. Il ignore s’il est premier ou bien dernier. Il ignore que le seul Malinovsky le devance de 60 milles, mais fait face à des difficultés : « J’ai dû me battre pendant des heures sur une mer d’huile. Un jour, je suis tombé au petit matin sur une bouteille flottant à quelques mètres de mon bateau. Le soir, tandis que le soleil déclinait sur l’horizon, elle était toujours là… »

Le lundi 27 novembre, le sprint est lancé entre le multicoque de Birch, ni très coûteux ni très sophistiqué, et le monocoque de Malinovsky, luxueuse machine de mer conditionnée pour gagner. Les deux hommes ont choisi des routes différentes mais, après 20 jours de course, vont se défier pour la victoire finale.

Un vent de 15 nœuds (environ 30 km/h) fouette la côte. Laissant l’île à bâbord, les marins doivent la contourner avant de toucher Pointe-à-Pitre. La bataille est homérique, l’un et l’autre prennent alternativement le leadership en fonction de l’évolution de la brise. A 2h du matin, au caillou de la Tête à l’Anglais, Mike Birch réussit à joindre quelqu’un grâce à sa radio VHF. « Combien de bateaux sont déjà arrivés ? » demande-t-il naïvement. « Aucun. Je suis Monique Molinovsky. Ce sera une régate entre vous et mon mari. » « Alors, ce sera une belle régate. »

(A suivre.)

Illustration : Luisa Touya

Photographie : DR

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