La Route du Rhum 1978 : le grand départ (2/4)

Par le 31 octobre, 2018

Résumé de l’épisode précédent (la première partie est ici) : la Route du Rhum a été créée à la suite de la décision des organisateurs de la Transat anglaise de limiter la taille des bateaux et le nombre de participants. Le premier départ de cette nouvelle course est prévu pour le 5 novembre 1978. 

De la centaine de candidatures reçue par le comité d’organisation, 69 complètent leur inscription dans les délais, c’est-à-dire avant le 30 septembre 1978. Un mois plus tard, ils ne sont plus que 38 sur la ligne de départ : dix ont renoncé, huit n’ont pas trouvé de sponsor, cinq ne sont pas prêts, cinq autres ont subi des avaries, l’un n’a pas trouvé de bateau, un autre a été rejeté par les affaires maritimes, un dernier a disparu en mer pendant l’été : le monocoque de Patrice Charée est retrouvé vide en août, dans les eaux espagnoles.

Ils n’étaient que cinq pour la première édition de la Transat anglaise, en 1960. Ils sont presque 40 pour celle de la Route du Rhum. Des marins les plus expérimentés à la génération montante de la course au large, toutes et tous ont soif d’aventures, de nouveauté et d’imaginaire. Après Ouessant, la beauté de l’inconnu et les joies de l’inattendu.

Eric Tabarly manque à l’appel, mais ses anciens élèves assurent son héritage : son ancien second préféré Olivier de Kersauson, barre un prototype très innovant de 23m de long, Kriter IV ; son ex-Pen Duick III, skippé par Philippe Poupon, est rebaptisé Saint-Malo-Pointe-à-Pitre à la suite d’un financement de dernière minute ; son ex-Pen Duick IV, un trimaran en aluminium de 20m de long devenu Manureva, est aux mains d’Alain Colas ; son énième disciple Marc Pajot, est à bord d’un catamaran de 22,50m renommé Paul Ricard. 

Le double vainqueur de la Transat anglaise n’a pas seulement formé des marins sur ses bateaux ; il a également créé des vocations. Ainsi le coup de foudre de Florence Arthaud pour la voile naît-il en 1976, lors de l’arrivée victorieuse de Tabarly à Newport. Elle embarque alors comme équipière à bord du Pétrouchka de Jean-Claude Parisis. Deux ans plus tard, elle achète à crédit un Frioul 38 de 11,57m qu’elle baptise XPérimental. Au départ de cette Route du Rhum, elle a tout juste 21 ans.

Deux autres très jeunes gens participent à l’aventure : Yves Le Cornec, 19 ans et benjamin de l’épreuve, obtient une dérogation pour passer outre le règlement qui stipule 21 ans comme âge minimum pour concourir ; Bruno Peyron, neveu de Jean-Yves Terlain (second de la Transat anglaise 1972) et 22 ans au départ, skippe un monocoque de 14,50m nommé Ville des Sables-d’Olonne.

« Dans la solitude des mers, l’imaginaire oscille entre deux pôles »

Peu de gens prédisent la victoire d’un multicoque, sinon Philip S. Weld. L’Américain dispute la Route du Rhum sur Rogue Wave (« Vague indésirable »), ainsi baptisé en souvenir de sa mésaventure sur la Transat anglaise 1976 où il chavire au moment de se rendre au départ ; il reste cinq jours à l’intérieur de son bateau retourné avant d’être secouru. Mais une majorité croit toujours à la suprématie des monocoques. Le Kriter V de Michel Malinovsky, dessiné par André Mauric, incarne le nec plus ultra du savoir-faire de l’époque, un bateau lourd et toilé, construit en contreplaqué et bois moulé, long de 21m et pesant 17 tonnes.

Mike Birch a choisi le multicoque. Le cow-boy canadien, qui travaille dans un ranch et ne se nourrit que de raisins et de fruits secs arrosés de thé, inscrit son trimaran de 11m sous le nom de baptême du bateau, A’Capella. Il obtient in extremis 25000 francs d’un sponsor et le rebaptise Olympus-Photo.

Une météo parfaite

La semaine du départ, des réclamations se font entendre à propos de la profondeur du chenal, du passage de la bouée à Fréhel, de la largeur de la ligne d’arrivée, de l’utilité de la régate du tour de Guadeloupe. L’absence de barrière le long des bassins de Saint-Malo attisent la curiosité des touristes et des autochtones. La Route du Rhum attire bien au-delà du simple réseau d’initiés à la chose marine ; elle charrie son lot d’amateurs fascinés par ces aventuriers traversant plus de 4000km d’océan d’est en ouest. « Dans la solitude des mers, écrit de Kersauson, l’imaginaire oscille entre deux pôles, deux extrêmes : soit il s’endort, soit il s’enflamme – alors il brûle. »

Le 5 novembre, des dizaines de milliers de personnes se massent pour assister au départ. Ils en profitent. Malgré la large couverture médiatique et les gros moyens de communication mis en œuvre, la réalisation des pointages est aléatoire. Et bien peu de navigateurs disposent d’une radio longue portée. « Lors de la visite de sécurité dans le bassin Vauban, Florian de Kersauson, qui représentait l’UNCL (Union Nationale pour la Course au Large) m’a demandé de lui présenter ma radio, se souvient Mike Birch. Je lui ai montré une vague VHF portable… Il manquait une antenne en haut du mât afin d’améliorer la portée. Elle fut bien fixée… mais jamais connectée au poste car nous n’avions pas eu le temps de passer le câble ! »

Avec 10 nœuds de vent et un beau soleil, les skippers jouissent d’une météo clémente. Et à midi, le signal est donné. Marc Pajot heurte un bateau de spectateurs et se blesse sérieusement à la main. Olympus-PhotoKriter V et VSD se placent rapidement aux avant-postes.

(A suivre…)

Illustration : Luisa Touya

Photographie : DR

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