La Route du Rhum 1978 : les yeux rivés sur l’arrivée (4/4)

Par le 7 novembre, 2018

Résumé des épisodes précédents (la troisième partie est ici) : des 38 bateaux sur la ligne de départ, deux vont se jouer la victoire à Pointe-à-Pitre sur cette Route du Rhum 1978 : le multicoque de Mike Birch et le monocoque de Michel Malinovsky.

Le mardi 28 novembre, Olympus-Photo fait son apparition à Fort Royal, au nord de Basse-Terre. Il est 5h du matin. Michel Malinovsky est à ses trousses. Une régate (une course sur un parcours délimité par des bouées) autour de l’île va les départager. Il est question d’orgueil, de fierté, mais aussi d’argent : les quatre premiers de la course se partagent une somme de 480000F, sans compter le prix de 10000F par classe.

Mike Birch poursuit son leadership, mais se fait rattraper avant Bouillante, sur la côte ouest de Basse-Terre. Kriter V prend plusieurs centaines de mètres d’avance et maintient son allure. Au passage du canal des Saintes, au sud de Basse-Terre, le Français semble avoir la main et ne peut plus être rattrapé. Du moins le croit-il. En vue de la ligne d’arrivée, le Canadien prend un chemin légèrement différent de son adversaire pour obtenir un meilleur angle au vent. Pari gagnant : la dernière ligne droite est favorable au multicoque dont la vitesse (17 nœuds, environ 30km/h) dépasse du double celle du monocoque (8 nœuds, environ 15km/h). Birch franchit la ligne d’arrivée à 13h59 et 35 secondes, Malinovsky à 14h01 et 13 secondes (heure locale). Après plus de 23 jours de course et 5650km parcourus, 98 secondes séparent les deux marins, soit environ 400 mètres.

Un modeste multicoque a battu l’élite des monocoques. C’est un tournant dans l’histoire de la voile. « Avec le recul, on peut me comparer à ces chanteurs de rock qui ont sorti un tube mondial une seule fois dans leur vie et qui ont fait toute leur carrière dessus », dira Mike Birch.

A peine fête-t-on l’arrivée des deux hommes en terres antillaises que Philip Weld rallie Pointe-à-Pitre en troisième position, peu avant 23h. Homme d’élégance, l’Américain se présente rasé de près et vêtu sur son 31. Il devance Olivier de Kersauson, quatrième et bougon : « J’ai barré 24h/24. J’ai perdu 9 kilos. C’est une règle obscène que d’interdire les pilotes électriques sur un bateau comme Kriter IV. C’est toujours la même chose : il y a des branleurs qui, à terre, pondent des règlements. J’avais un bateau qui était condamné à ne pas réussir car, sans pilote, il était intenable. Je reste, des années après, furieux de cette histoire. En plus, j’avais le meilleur bateau. » Ses voiles sont en lambeaux. Joël Charpentier complète le top 5 avec son monocoque Wild Rocket et accompagné de son fidèle chien, Tintin.

Les marins arrivent un à un, Jacques Timsit, Philippe Poupon, et toujours pas d’Alain Colas. Au jour de son dernier appel, il était dans le peloton de tête. Le vendredi 1er décembre, le plus grand dispositif jamais mis en œuvre pour rechercher un homme en mer est organisé. Eric Tabarly se déclare pessimiste : soit le bateau s’est abîmé sur un OFNI (objet flottant non identifié), soit il a été percuté par un cargo. Dans les deux cas, Manureva a coulé.

Sur son monocoque baptisé Salamandre, Guy Delage arrive en 9e position, en début de matinée du samedi 2 décembre. Il raconte : « Je sais qu’on va penser que c’était une hallucination, mais je rapporte les faits tels que je les ai consignés dans mon journal de bord. A un moment, un disque très brillant est venu se stabiliser au-dessus du bateau. Son éclat était insoutenable. Je n’arrivais pas à apprécier sa taille exacte, peut-être 20 ou 30m. Je voyais des décharges électriques passer sur l’antenne de mon mât. La couleur a évolué du bleu vert à un blanc jaune. Lorsque le disque a disparu, sa vitesse était stupéfiante. » Daniel Gilard termine 10e sur Via Assurances. En collaboration avec un boucher normand, il avait emmené 40 biftecks, 40 côtes de bœuf et 40 côtes de porc emballés sous vide.

Dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 décembre, Florence Arthaud coupe la ligne en onzième position, épuisée et amaigrie de cinq kilos. Elle relate alors qu’elle a frôlé la mort en montant sur son mât pour une réparation : « Le bateau a bougé, j’ai été déséquilibrée et je me suis raccrochée de justesse à un hauban. Le pont se rapprochait très vite et je pensais que j’allais m’écraser. » Un cordage la sauva à moins d’un mètre du choc. Aline Marchand, la deuxième femme de la course, termine 23e et avant-dernière.

Quant à Alain Colas, jamais il ne vit Pointe-à-Pitre, et jamais son bateau ni son corps ne furent retrouvés. « Perdu en mer, écrit de Kersauson, il n’est vraiment jamais tout à fait mort. »

Bibliographie :

Le monde comme il me parle et Ocean’s songs, d’Olivier de Kersauson

Les Grands Skippers, de Georges Cadiou

Route du Rhum – Histoire d’une course de légende, de Gilles Pernet

La drôle d’histoire de la Route du Rhum, de Gurvan Musset

La Route du Rhum de Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, de Jean-François Buglet

10e Route du Rhum, de Fabrice Amedeo

La Route du Rhum, de Gérard Basseporte et Gilles Gaignault

Leave Comment

About Author

author

Abonnez-nous à notre hebdoletter