Sébastien Flûte, l’archer décomplexé

Par le 16 avril, 2018

De 11 à 20 ans, Sébastien Flûte vit un rêve éveillé : il franchit toutes les catégories d’archer en gagnant à peu près tout ce qu’il est possible de remporter. Jusqu’aux Jeux Olympiques de Barcelone, en 1992, qu’il remporte brillamment à l’âge de 20 ans. Il reçoit des sollicitations, il signe des contrats avec des sponsors, il travaille moins, il s’impose beaucoup de pression. Sa domination hégémonique cesse. Était-ce bien le même joueur avant et après 1992 ? Entretien avec le champion olympique de tir à l’arc, première partie.

Vous avez commencé le tir à l’arc à 11 ans, comment vous y êtes venu ?

Tous les mois de septembre, mes parents me faisaient un cinéma en me demandant : « Sébastien, tu veux faire quoi cette année, comme sport ? » Il n’était pas question de ne pas en faire. Comme je n’avais pas spécialement d’idées, j’ai fait un peu de karaté, de tennis… A cette époque, chez mes grands-parents, il y avait un arc qui appartenait à mon père. C’était un jouet amélioré. J’en jouais régulièrement ; j’aimais bien à la fois la précision et la répétition que ça demandait. J’étais assez curieux de comprendre pourquoi une flèche n’allait pas au même endroit alors que j’avais l’impression de tirer de la même manière. Il y a un été où j’ai passé plus de temps chez mes grands-parents que d’habitude. En septembre, quand mes parents m’ont demandé cette année-là : « Sébastien, tu veux faire quoi cette année, comme sport ? », je leur ai dit : « Du tir à l’arc ».

Ils ont accepté ?

Ils étaient un peu surpris, parce que ce n’était pas fréquent. Mais j’ai eu beaucoup de chance : j’habitais alors à Brest et il y avait un club bien établi où j’ai connu mon premier entraîneur, Jean-Michel Brault, qui m’a suivi pendant une dizaine d’années. Bien qu’autodidacte, il était déjà en avance et bien calé sur les façons de concevoir la discipline, et le sport en général. Et il m’a donné de très bonnes bases, qui m’ont servi par la suite.

C’est donc le hasard qui vous a guidé vers le tir à l’arc ?

Oui, un peu. Il y aurait eu une carabine à plomb chez mes grands-parents, j’aurais peut-être fait du tir. Ça m’a bien plu dès le début : il faut à la fois de la concentration, de la technique, et du physique. Et c’est un sport individuel. Dans mon organisation, j’ai fonctionné dans une logique solitaire, avant de découvrir la compétition par équipe par la suite. C’est une facette super intéressante, mais le côté individuel m’a d’abord attiré.

Votre père faisait du tir à l’arc lorsque vous avez commencé ?

Non, il s’y est mis après.

Comment se passent vos débuts ?

Je suis un pur produit de la filière. J’ai rapidement fait de la compétition, en Bretagne. Ça m’a amené, en 1987, à faire mon premier championnat de France, à Épinal. J’étais en minimes. Je crois que je fais 5 ou 6e. J’étais en tête pendant une bonne partie de la compétition, et j’ai un peu coincé sur la fin. Toujours en 1987, je finis 2 ou 3e des championnats de France extérieur. En octobre, je rentre de l’école et ma mère me dit : « Il y a un certain Michaël Nayrole qui a appelé, un entraîneur de la Fédération. Il voudrait que tu le rappelles. » J’étais dans mes petits souliers. Il m’explique qu’au vu de mes résultats, il aimerait que je vienne faire un stage de détection à l’INSEP pendant les vacances de la Toussaint. J’ai intégré l’Équipe de France comme ça. Et puis c’était parti.

« D’un sport et d’une activité désintéressés, c’est devenu
pour moi un champ de responsabilités individuelles »

A quel moment avez-vous dû choisir entre le sport et les études ?

En 1989. Mon père m’a mis devant mes responsabilités : soit je levais le pied sur le sport pour passer mon bac, soit j’allais en sport-études. J’ai dû réfléchir à peu près deux secondes avant de partir. Ça me semblait tellement évident. J’avais 17 ans, j’étais champion d’Europe en titre. Il n’y avait pas forcément la perspective des jeux, mais au moins celle d’intégrer les séniors. Et puis c’était une vraie opportunité de devenir interne, de ne pouvoir faire quasiment que ça : deux entraînements par jour, des cours allégés… Quand je suis rentré à l’INSEP, on était entre 5 et 12 par classe. C’était l’idéal. Je me suis voué tout entier à ça.

Comment se travaille le tir, à l’entraînement ? On ne fait que tirer des flèches ?

C’est la base. Au minimum, 250-300 flèches par jour. Et puis il y a toute une préparation physique. Aujourd’hui, c’est incontournable. Chez les garçons, chaque flèche représente entre 22 et 24kg de tension, avec des temps de tenue allant entre 5 et 10 secondes, avec une exigence de précision et de répétition absolues. Il faut tenir la cadence !

Est-ce que la marche juniors/séniors a été dure à franchir ?

J’avais gagné tout ce que je pouvais gagner en juniors, et j’ai vraiment accusé le coup par rapport au niveau. Ç’a été une année où j’ai énormément bossé. En 1991, lorsque je fais mon premier Championnat du monde en salle en séniors, je n’ai pas encore 19 ans. Et je le gagne, face au champion olympique en titre. C’est la première fois qu’un Français est champion du monde. En 1992, je suis champion d’Europe extérieur. Un mois après, je gagne les Jeux Olympiques, à 20 ans. Pour finir d’enfoncer le clou. Ç’a été une vraie courbe ascendante, une belle succession de résultats.

Jusqu’en 1992, vous accumulez beaucoup de titres. Est-ce que ça vous paraît facile ?

Je n’ai jamais eu de victoires faciles. Sur les Jeux, je suis revenu de loin en qualifications. J’ai battu tous les Coréens, et Dieu sait que c’est dur… Je suis mené lors de la finale, et je suis revenu à trois flèches de la fin. Cette compétition-là comme toutes les autres, ce n’est pas facile. Mais c’était simple, parce que j’y allais sans me poser trop de questions. J’étais dans cette logique de flèche par flèche, sans me dire : « Si je tire bien celle-là, je vais en finale des JO, j’ai une médaille sûre ».

Vous connaissez l’apogée de votre carrière à 20 ans. Comment vous vivez l’après-JO ?

1993, c’est une année vraiment compliquée. Après les Jeux, j’ai signé des contrats sur quatre ans avec des partenaires, et je pensais que ça créait énormément d’attentes. Ça en créait, certes, mais pas autant que j’imaginais. Les gens m’avaient sollicité parce que j’étais champion olympique, pas nécessairement pour mes résultats futurs. Seulement, je voulais faire honneur à mon statut. Je me mettais donc beaucoup de pression. Quand je jouais le moindre match, c’était la guerre parce que je faisais face à des athlètes, dont je faisais partie quelques mois auparavant, qui ne rêvaient que d’une chose : tailler le champion olympique en titre. C’est comme ça que ça marche. J’avais aussi pas mal de sollicitations à côté. J’étais moins incisif à l’entraînement, un peu moins présent parce que j’avais envie d’en profiter un peu à côté. C’était un combat. Les mois ont passé, les compétitions aussi, et le Championnat du monde est arrivé. Je suis sorti assez tôt en individuel, mais on s’est bien remobilisé pour gagner un titre collectif. A mon niveau, ç’a un peu sauvé ma saison.

C’est le sens de l’entretien que vous avez donné au journal L’Humanité, en 1998, où vous décrivez votre descente aux enfers. Vous vous sentiez prisonnier de vos résultats et vous ne preniez plus de plaisir ?

J’ai été élevé dans cette logique : on n’a que ce qu’on mérite. D’un coup, me retrouver avec des partenaires, me dire qu’on me paie pour tirer à l’arc, ce n’était pas pour faire 15e ou 20e d’une compétition – ce qui m’est arrivé plusieurs fois. J’avais l’impression de devoir à ces gens et à ces entreprises. D’un sport et d’une activité désintéressés, c’est devenu pour moi un champ de responsabilités individuelles, et j’ai subi le poids de mon éducation. Ça m’a peut-être un peu plombé. Ma vie n’est pas devenue un enfer, il ne faut pas exagérer ; elle était agréable. Mais j’avais perdu cette forme de détachement que je pouvais avoir par rapport aux résultats, alors que mes partenaires ne m’ont jamais mis de pression là-dessus. C’était juste moi. Je me sentais redevable par rapport à eux. Jusqu’en 2000 et l’arrêt de ma carrière, j’ai continué à avoir quelques résultats, mais plus aucun titre marquant. Mon titre olympique de 1992 occultait tout le reste dans l’esprit des gens, y compris dans le mien. Il aurait fallu que je sois en capacité de régler un peu différemment le curseur de la satisfaction. J’étais jeune et bien moins expérimenté.

On est loin du plaisir  que vous preniez au début des années 90.

Oui. Parce que derrière chaque flèche importante, je sentais le poids des responsabilités. Je me souviens de dialogues internes où je me disais : « C’est un championnat d’Europe, il ne faut pas que tu passes à travers, tu as des sponsors qui te regardent ». De 1992 à 1996, j’étais suivi par des grands médias comme L’Équipe, et pour le tir à l’arc, c’était nouveau de passer de la colonne sport express aux longs articles. Le problème, c’est qu’on parlait davantage de mes mauvais résultats que des bonnes performances des autres Français. La notion de plaisir passait au second plan. C’était un cercle vicieux.

(A suivre dans la deuxième partie)

Photographie : droits réservés

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