Sébastien Flûte, l’archer réinventé

Par le 18 avril, 2018

Il avait tout gagné à 20 ans (championnat du monde, d’Europe, de France, et Jeux Olympiques), puis avait terminé sa carrière à l’âge de 28 ans – nous en parlions dans la première partie. Mais à 36 ans, la flamme réapparaît. Une irrépressible envie de revenir. Sébastien Flûte et le tir à l’arc, c’est une histoire de passion sur le long terme. Entretien avec un ancien représentant de l’Association française de lutte contre le dopage, deuxième partie.

Après huit ans sans tirer, vous êtes revenu à la compétition à la fin des années 2000 dans le but de vous qualifier pour les Jeux Olympiques de Londres. C’était par envie ? Par orgueil ?

Par envie, clairement. Je n’avais vraiment pas intérêt à revenir. En arrêtant huit ans, j’avais plus de chances de me faire dérouiller. 2008, c’est une année compliquée. Professionnellement, j’étais dans un bon boulot, mais je commençais à tourner en rond. Personnellement, j’ai divorcé. Je me suis dit : « Je fais quoi, de ma vie ? » J’avais construit pas mal de choses qui n’avaient pas pris les directions que j’espérais. Je suis allé aux Jeux Olympiques comme consultant pour Canal+. J’étais en train de regarder un match féminin avec la Corée, et je me suis dit : « Bon sang, j’ai encore envie de ça ! »

Vous n’aviez pas eu envie pendant les JO 2004 ?

Si, mais j’avais mis ça sur le compte de la nostalgie. J’avais arrêté le tir à l’arc en septembre 2000, et pendant trois ans, je n’avais pas remis les pieds sur une compétition, hormis un championnat de France vétérans auquel avait participé mon père. C’était volontaire, je voulais tourner la page. Je m’étais concentré sur ma reconversion. Je voulais couper pour ne pas céder à la tentation de faire une saison de plus. A Athènes, retrouver l’ambiance m’avait donné envie de revenir, mais c’était de la nostalgie. Quand je suis rentré en France, ce sentiment est parti comme il est venu. En 2008, en revanche, j’ai clairement eu envie de compétition, d’avoir un objectif, de « rentrer en religion ». J’ai donc envoyé 2-3 SMS, notamment à mes anciens entraîneurs, Jean-Michel Brault et Michaël Nayrole, en leur demandant un avis. Et au lieu de laisser passer ça comme en 2004, je me suis dit : « Pourquoi pas ? » J’ai fait un vrai travail sur moi et je me suis posé les bonnes questions : de quoi j’ai envie ? Est-ce que c’est juste les déplacements ou c’est l’envie de gagner ? Quand ? Comment ? Pendant quelques mois, j’ai travaillé sur ce projet. J’ai sollicité pas mal de personnes. A chaque fois, je m’attendais à des objections. Pourtant, aucun ne m’a dit : « Seb, tu délires ! » Le lundi 2 février 2009, j’étais donc à 6h30 à l’entraînement.

A l’époque, vous aviez toujours votre activité professionnelle à côté ?

Pendant 8-9 mois, j’ai partagé le tir à l’arc avec mon boulot de l’époque, qui avait bien voulu m’accorder un 4/5e. Je suis revenu correctement, dans les 15-20 meilleurs français, mais au prix de deux entraînements par jour : le matin avant le boulot, de 6h30 à 8h30, et le soir après le boulot. Je me couchais à 22h, je mettais le réveil à 5h. Et je suis rentré de nouveau en religion. Je ne vivais que pour ça. J’en ai vraiment chié. Physiquement, c’était super dur. Je n’avais plus aucune vie à côté. Mais ça m’allait très bien. A la fin de la saison, en octobre-novembre, soit je continuais cette organisation un peu bâtarde, soit je basculais complètement. Ce que j’ai fait en janvier 2010. Je suis retourné à l’INSEP, deux jours par semaine. Les meilleurs Français m’ont vu arriver en disant : « Hey papy, tu fais quoi ? » Finalement, ils se sont rendu compte que j’étais là pour faire des performances.

A ce moment-là, vous aviez quel niveau ?

Je devais être dans les 15-20 premiers Français. En 2011, j’ai gagné le championnat de France individuel. La même année, j’ai fait une manche de Coupe du monde. J’étais peu à peu revenu dans les 7-8 meilleurs Français.  Ç’a été trois très belles années, entre 2010 et 2012, qui n’ont pas été au bout comme j’aurais voulu, puisque ça s’est arrêté à l’issue des sélections pour les Jeux Olympiques, en mars 2012. Mais jamais je ne nourris le regret de l’avoir tentée. Ça n’a pas suffi, c’est comme ça. Je savais pertinemment que ça pouvait aussi se passer de cette manière. Quand on arrête huit ans, ça peut se payer.

« À 40 ans, quand tu t’enquilles six heures d’entraînement
par jour, on récupère moins vite qu’un gamin »

Malgré votre âge et votre long arrêt, vous tombez de haut lors de votre échec aux sélections olympiques ?

J’ai pris la porte en pleine figure, tout seul, comme un grand. J’ai vraiment dérouillé, parce que ç’a été trois ans de ma vie où je n’avais fait que ça. On avait crée une émulation, on avait pas mal échangé sur nos expériences, on avait tous beaucoup appris. Les athlètes ont demandé que je reste, que je m’entraîne un peu avec eux. Ça m’a touché. Je leur ai demandé un mois pour digérer le truc, et puis je suis revenu. Malheureusement, il n’y a pas eu de médaille à Londres, mais ç’a été chouette.

Le tir à l’arc peut donc se pratiquer à un âge avancé ?

Tout à fait, si on n’a pas ces arrêts de carrière. C’est plus difficile parce que les charges d’entraînement sont supérieures, et parce que les compétitions ont augmenté : il y a aujourd’hui deux circuits de Coupe du monde, en salle et en extérieur. C’est globalement mieux organisé, et il faut donc un peu plus de disponibilités. La limite, c’est qu’à 40 ans, on est moins disponible psychologiquement : on commence à vivre en couple, à avoir des enfants, à avoir une vie à côté… Mais il n’y a pas de limite physiologique. Personnellement, je sentais aussi le poids des années : quand tu t’enquilles six heures d’entraînement par jour, ajoutées à la préparation physique, on récupère moins vite qu’un gamin de 22 ans. Ce sont des vases communicants : l’expérience compense le physique.

Vous avez eu trois entraîneurs durant votre carrière : Jean-Michel Brault, depuis vos débuts à Brest ; Michaël Nayrole, à partir de l’INSEP ; et Marc Dellenbach, au moment de votre retour. Que vous ont-ils apporté ?

J’ai toujours eu besoin de ces personnes qui pouvaient me faire redescendre sur Terre. En 1992, quand j’ai tout gagné, tout le monde me félicitait et me disait que j’étais le plus fort et le plus beau. J’avais besoin de personnes qui me disaient de faire attention. Lorsque je revenais en Bretagne en fin de saison, je retrouvais mon refuge chez ma grand-mère et j’échangeais avec Jean-Michel. C’était vraiment des moments importants pour me ressourcer et repartir sur la saison suivante en étant au clair. Globalement, si lui et Michaël n’avaient pas été là, je n’aurais pas eu un tel niveau. Quand on est sous les feux de la rampe, on parle de soi, de ses émotions, mais on oublie un peu l’apport de ces personnes de l’ombre et la place qu’elles ont dans notre carrière. Je ne l’ai pas assez fait sur le moment.

Vous avez été représentant des athlètes de haut niveau au sein de l’AFLD, l’Agence française de lutte contre le dopage, pendant dix ans. Qu’y faisiez-vous ?

En tant que représentant, on apporte un éclairage aux autres membres du collège, des personnes qualifiées qui réunissent tous les domaines d’intervention du sport : un représentant des athlètes, un représentant du monde sportif, des médecins, des légalistes, un conseiller d’État… Le collège se réunit tous les quinze jours pour faire à la fois du législatif, c’est-à-dire étudier la transposition des règlements internationaux dans le droit français, et du disciplinaire, c’est-à-dire régler les cas litigieux qui n’ont pas été traités par les fédérations. On est amené à sanctionner des athlètes, ce n’est pas très agréable. Mais ça m’a ouvert les yeux sur les dérives de certains autres sports et sportifs.

Vous trouvez que le tir à l’arc est une discipline préservée ?

Relativement. Elle est sujette au dopage, comme toutes les autres, parce qu’on a des athlètes qui ont envie de gagner et que la tentation peut arriver. Dans notre discipline, c’est plus difficile parce que pour profiter complètement des effets du dopage, il faudrait le pratiquer le jour de la compétition. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de cas en tir à l’arc. C’est aussi pour ça qu’on a mis en place cette localisation quotidienne.

Certains ont souri de voir un joueur de curling contrôlé positif pendant les JO d’hiver 2018, à Pyeongchang, mais n’est-ce pas le symbole qu’aucun sport n’est à l’abri ?

Ah oui, je ne dis pas qu’il n’y a pas de dopage dans le tir à l’arc, je dis juste qu’on est peut-être un peu plus épargné. Pour autant, on est régulièrement contrôlé. Peut-être un peu moins que dans l’athlétisme, la natation ou le cyclisme… Mais aucune discipline n’est épargnée, y compris le tir à l’arc. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on ne sait pas : au mieux, c’est de la négligence, au pire, de la tricherie. Auprès du collège, j’ai apporté mon éclairage face à des gens qui ne connaissent pas le haut niveau. Déjà, il faut arrêter de croire que tout le monde l’est ; et certains franchissent la ligne soit parce qu’ils connaissent un moment de faiblesse, soit parce que ce sont des tricheurs dans l’âme.

« Être écarté très longtemps, voire à vie,
de sa pratique, ça ne me choque pas »

Vous pensez que le dopage aura toujours une longueur d’avance sur les lois et les laboratoires ?

J’ose espérer que non. C’est malheureusement dans la nature humaine de ne pas être réglo tout le temps. Lorsqu’il est bien fait, le dopage apporte de gros gains de performance, et quand on voit comment il faut bosser pour arriver au même stade de performance… Il faut arriver à lutter contre des structures clandestines où les gens ont des moyens énormes. On retrouve chez certains athlètes des traces de produits qui n’ont même pas été mis sur le marché parce qu’au niveau expérimental, ils se sont rendus compte qu’il y avait des effets secondaires. Ça veut dire deux choses : il y a des gens capables de produire ce genre de produits, et il y a des athlètes prêts à consommer ce genre de produits. Il ne faut pas baisser la garde. Si on veut que le sport soit crédible, qu’il incarne encore quelques valeurs, il faut être présent sur ce domaine-là. Les terrains de sport font partie des derniers endroits où les gens respectent des règles. On peut légitimement estimer que celui qui est devant, c’est le meilleur. Si on veut que le sport continue de véhiculer des valeurs positives, et Dieu sait si on en a besoin, il faut interdire le dopage. J’ai passé dix ans là-dedans, à voir les centaines de cas d’athlètes dopés et contrôlés positifs. Il faut tout faire pour que, devant un match, on ne se dise pas automatiquement : « Les mecs avancent comme ça parce qu’ils sont chargés jusqu’aux yeux ». On doit aussi ça à ceux qui s’évertuent à ne pas franchir la limite. Si on veut tuer le sport, laissons faire.

Vous êtes favorable aux mesures extrêmes, par exemple des sanctions financières, voire pénales ?

Pour un peu que l’instruction soit bien faite, bien sûr. Mais on ne peut pas exiger des sanctions exemplaires si on ne fait pas notre boulot de prévention. Et puis il ne faut pas faire l’économie d’une étude de contexte. Les sportifs sont des êtres humains. Après trois manquements à la localisation, c’est important de regarder ce qui est arrivé. [Les sportives et sportifs sont suivis 7j/7 et 24h/24 dans leurs déplacements et doivent signaler, pour chaque jour du trimestre à venir, l’endroit où ils se trouvent afin de permettre un contrôle antidopage inopiné ; s’ils ne se localisent pas à trois reprises au cours des 12 derniers mois, ils sont passibles d’une sanction] Ça peut mettre fin à des carrières. Sur les trois manquements, il y a peut-être un impondérable. En revanche, si c’est prouvé, il faut sanctionner !

Jusqu’à la peine de prison ?

Pour l’encadrement, oui. S’il y a des pourvoyeurs. Ils accompagnent et ils ne prennent pas les risques. Mais pour les sportifs, il ne faut peut-être pas exagérer. Être écarté très longtemps, voire à vie, de sa pratique, ça ne me choque pas. Une sanction financière, ça ne me choque pas non plus. Aujourd’hui, beaucoup cèdent au dopage parce qu’il y a l’appât du gain derrière. Vous jouez, vous payez. Tant qu’on n’est pas dans une logique de prescription ou de trafic, il faut garder la notion de la mesure.

Où en est le tir à l’arc aujourd’hui ? Vous trouvez qu’il se développe dans la bonne direction ?

Il a eu une belle étape en 2016 avec la médaille d’argent de JC [Jean-Charles Valladont, aux JO de Rio]. C’était la première médaille individuelle depuis la mienne. La troisième médaille olympique de l’histoire avec la médaille des filles à Pékin, en 2008. On est loin d’en avoir à chaque voyage donc le tir à l’arc français va plutôt bien. On est en phase de développement. En terme de licenciés, on a moins profité de la médaille de Jean-Charles que de la mienne, mais ça s’explique aussi par un contexte très différent. Les compétitions ont fait de vrais progrès au niveau de l’intérêt, sur le terrain et à la télévision. Les Fédérations française et internationale travaillent beaucoup pour la visibilité de notre discipline. On a en point de mire Paris 2024, il faudra être encore plus compétitifs parce qu’on sera à la maison. Et profiter de l’événement pour développer la discipline. Ma vision est biaisée, mais je trouve qu’on en voit de plus en plus. On en remarque même un peu au cinéma, par exemple dans Hunger Games… C’est bénéfique pour nous. Il y a toujours moyen de faire mieux, mais ce sont des chantiers qui se mènent au fur et à mesure. Entre 1992 et aujourd’hui, ce n’est plus la même discipline.

Vous êtes né à Brest et vous voilà en Haute-Savoie. Vous avez fait un beau voyage ?

Quand je me retourne et que je regarde mon parcours, en tant qu’athlète et en tant qu’homme, oui. Je ne renie pas mon parcours. Il n’est d’ailleurs pas terminé. J’ai beaucoup donné à ma discipline, mais elle m’a aussi beaucoup rendu. Je ne nourris pas de regrets particuliers. Ç’a été une belle carrière et une belle vie. Il y a en plus des perspectives intéressantes dans le futur. Par exemple, j’ai encore beaucoup de progrès à faire en ski…

Photographie : droits réservés

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