Athlétisme

Sergé Debié : « Après 20 ans, on ne change pas tout, on améliore »

« C’est la vie », a-t-il répété plusieurs fois au cours de notre entretien. Comme une façon toute simple de dire qu’il ne cesse de s’adapter : aux conditions d’entraînement, aux personnels de l’administration, à ses athlètes. Une façon aussi de se montrer un peu fataliste ? Plombier de formation, Sergé Debié a commencé très tôt à entraîner le lancer de disque. Un jour, il a croisé Mélina Robert-Michon à Lyon et ils ne se sont plus quittés. Vice-championne du monde à Moscou en 2013, vice-championne olympique à Rio en 2016 (battant son record personnel), elle repart après sa deuxième maternité pour une dernière aventure, les JO à Tokyo en 2020. Serge l’accompagne, toujours le sourire en coin.

Quand est-ce que vous avez rencontré Mélina Robert-Michon ?

Serge Débié : En avril 1997, sur un stage. On était quatre coachs, plus l’entraîneur national. Il y avait donc cinq groupes et tous les athlètes passaient dans chacun des groupes – exceptés deux athlètes de très haut niveau qui sont restés avec l’entraîneur national. J’ai eu Mélina pendant un petit temps. Je savais qu’elle était licenciée à Bourgoin-Jallieu, et je connaissais son entraîneur parce qu’on avait été athlète ensemble, dix ans auparavant.

Quand est-ce que vous l’avez revue ?

Serge Débié : Cinq mois plus tard, en septembre 1997, quand elle est venue sur Lyon. J’ai eu son entraîneur au téléphone qui m’a dit qu’il n’avait aucune intention de poursuivre ; il était content qu’elle parte. Il avait dépanné un collègue, Claude Jacuszin, l’entraîneur des épreuves combinées à Bourgoin, qui a commencé par entraîner Mélina au lancer du poids et qui l’a amenée au disque. Elle a démarré en 1996 en cadettes, avec 43m. Un an plus tard, elle faisait 49m. Un autre monde.

Ça fait donc 22 ans que vous êtes avec elle. Vous avez toujours des choses à lui apprendre ?

Serge Débié : On a toujours quelque chose à s’apprendre l’un à l’autre. C’est le plus important. Les jeunes, je leur apprends. Mais elle, ce n’est plus de l’apprentissage. Je lui demande des choses, elle me dit si c’est bon ou pas. On essaie. Il faut que je sois visionnaire. La première fois qu’on est allé en stage en Afrique du Sud, c’était en 2007. Il y avait des lanceurs partout : de javelot, de disque, de poids. Des médaillé(e)s des championnats d’Europe, du monde et des Jeux Olympiques. J’ai passé des heures à les regarder s’entraîner. Je m’inspire de ce qui se fait ailleurs.

Comment s’est passé l’après-Rio pour Mélina ?

Serge Débié : Quand tu fais podium aux JO, tu es tributaire des médias. Tout le monde te veut ! Elle aurait pu faire les assemblées générales de tous les clubs de la région. Elle a ensuite eu des contraintes avec des médias à Paris. Ça a duré de septembre 2016 jusqu’à à mars 2017. Ça nous a mis en retard sur la technique. Septembre et octobre, on ne s’est pas entraîné. Et de novembre à mars, on ne s’entraînait que quatre fois par semaine. C’était dur. Au niveau technique, il y a eu des lacunes. Quand elle arrive en 2017 aux championnats du monde à Londres, il y a 100 jours d’entraînement qui ont sauté. Elle n’aurait pas pu faire mieux que troisième. Elle est consciente de nos moyens et de nos capacités.

Tokyo 2020, ça vous paraît être un gros défi pour elle [elle aura 41 ans] ?

Serge Débié : Je pense que c’est réalisable. C’est pour ça qu’on est parti sur de nouvelles bases techniques, des améliorations sur des petits points – après 20 ans, on ne change pas tout, on améliore. (sourire) En 2004, Mélina veut arrêter après les Jeux Olympiques. Elle continue. En 2007, elle fait sa meilleure saison. Elle est dans les 12 meilleures aux championnats du monde, puis dans les 8 meilleures aux JO 2008. Elle ne veut pas arrêter là. A chaque fois, elle se fixe des nouveaux challenges. Et puis en 2016, elle me dit : « Serge, je veux aller jusqu’aux prochains Jeux parce que je veux monter à nouveau sur la boîte ». C’est sa décision. Moi, je fais tout pour que ça se passe bien.

« Kévin Mayer, c’est quelqu’un de monstrueux »

Vous dites que le lancer du disque, ça s’oublie vite. Elle avait perdue de la technique quand elle est revenue, en septembre dernier ?

Serge Débié : Ah oui. Mais ça montre qu’en ne s’entraînant pas pendant douze mois, on y arrive grâce aux années d’expérience. Elle a du bagage. Après sa pause bébé, elle n’a pas essayé de refaire ce qu’elle a fait les années précédentes. C’est intéressant.

Kévin Mayer et son entraîneur, Bertrand Valcin, sont venus vous voir plusieurs fois pour travailler le disque. Comment se sont passées vos rencontres ?

Serge Débié : Quand je bosse avec quelqu’un, je bosse avec l’entraîneur. Je n’essaie pas de m’approprier l’athlète, ce n’est pas le but du jeu. Kévin, c’est quelqu’un de monstrueux. Il comprend les choses à une vitesse phénoménale. Et quand il ne comprend pas quelque chose, il demande à Mélina qui le corrige. Moi, je ne fais rien. (rires) C’est un mec bien parce qu’il renvoie l’ascenseur. Il dit partout qu’il s’entraîne avec moi, alors que je l’ai vu six séances dans ma vie !

S’il bat le record du monde du décathlon, c’est aussi grâce au disque et c’est donc un peu grâce à vous.

Serge Débié : Oui, certainement, mais il le dit haut et fort. Quand il fait son record de lancer de disque en Allemagne [52,38m, le 17 juin 2018], Bertrand m’a envoyé la vidéo dans les 10mn qui ont suivi tellement il était content que ça marche. On ne s’était pourtant pas parlé depuis des mois. Par le passé, Bertrand était accompagné d’un entraîneur qui savait tout. L’une de ces personnes capables de dire que les décathloniens doivent lancer des disques comme des décathloniens, et pas comme des lanceurs. (Il étend les bras d’incompréhension.) Moi, je pense que tout le monde lance de la même manière. Mayer ne lance pas comme un lanceur parce qu’il n’a pas le temps, mais la technique est la même.

« La distance, c’est peut-être la raison pour laquelle ça dure aussi longtemps »

Qu’est-ce qui fait un grand lanceur, ou une grande lanceuse ?

Serge Débié : Je ne sais pas, je n’ai jamais eu l’occasion d’en avoir deux de si haut niveau. (sourire)

Vous cultivez les liens de proximité entre vous et vos athlètes ?

Serge Débié : Pas trop. On a beaucoup d’affinités entre nous, mais on reste à part. Je ne suis pas quelqu’un qui accapare ; je suis un peu ours ! On se voit, on s’organise des repas, mais je n’instaure pas des obligations. Ça étouffe. Nos relations s’arrêtent à ma vie de famille. J’ai toujours essayé de garder mes distances parce que l’affectif fait trop mal. C’est ce qui cause les déchirures entre les athlètes et les entraîneurs. Il faut savoir faire la différence entre le travail et la vie privée. Quand on est en stage, on fait tout pour ne pas manger ensemble. Parce que c’est malsain. Le fait d’avoir réussi à garder cette distance, c’est peut-être la raison pour laquelle ça dure aussi longtemps.

Et lorsque Mélina va arrêter ?

Serge Débié : On va continuer à se voir, mais ce ne sera pas la même chose. On sera sorti de ce système.

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Luisa Touya

Photographie : athle.fr