Sergé Debié : « Je ne sais pas tout, j’ai besoin d’apprendre »

Par le 23 janvier, 2019

Serge Debié est l’entraîneur de Mélina Robert-Michon, la vice-championne olympique du lancer de disque, depuis 22 ans – on en parlait dans la première partie. Gardien du parc de Parilly, au sud-est de Lyon, et toujours bénévole (l’administration lui octroie des heures pour ses séances d’entraînement, sans supplément salarial), il vit sa passion comme au premier jour, espiègle et jovial.

Vous aussi avez été lanceur de disque ?

Serge Debié : A petit niveau ! J’ai commencé l’athlétisme très tard, en 1976. J’avais 21 ans. Et je bats mon record en 1988, à 33 ans : 48,84m. En général, les athlètes battent leurs records au début de leur carrière. Je travaillais, c’était une autre époque. J’ai essayé d’apprendre quelque chose, et j’ai rapidement eu envie de coacher. J’ai commencé en 1984. J’avais déjà aidé mon coach, Philippe Genin, dans les séances techniques à Bourgoin-Jallieu. Il était lanceur de bon niveau dans les trois disciplines (poids, disque et marteau). Je prenais les jeunes qui arrivaient pour l’aider. J’ai tout de suite eu envie.

Vous aviez ça dans le sang ?

Serge Debié : Ah oui. Je suis plombier de métier, j’ai commencé à bosser en 1972, à 17 ans, et en 1973, je formais déjà un apprenti qui avait 15 ans. C’est pas mal. (sourire)

Vous avez commencé à Lyon ?

Serge Debié : Oui. Dans mon ancien club, il y avait plein de lanceurs. J’ai espéré faire du haut niveau mais j’ai vu que ce n’était pas mon truc. Je pense que j’ai changé de club pour pouvoir entraîner. Inconsciemment. Au début, j’avais un seul athlète. En 1984, j’ai eu deux décathloniens et un jeune qui faisait du lancer en dilettante. C’est venu petit à petit. A partir de 1987, j’ai emmené des athlètes aux championnats de France et j’ai eu des internationaux. En 1992, j’ai un junior qui va aux championnats du monde juniors au disque. Et puis c’est parti !

Comment on apprend le métier ?

Serge Debié : Sur le tas. Il n’y a pas d’écoles de formation, hormis l’INSEP pour les cadres fédéraux. On fait en fonction des athlètes ; les entraînements sont différents, la méthodologie varie… On apprend à un corps à faire quelque chose qu’il ne sait pas faire. Courir, tout le monde sait faire. Depuis la nuit des temps, les gens courent. Lancer, ce n’est pas inné.

« Je me fous d’être reconnu. Je préfère boire une bière avec des copains »

Donc vous vous adaptez constamment ?

Serge Débié : Avec la morphologie, les qualités de chacun, j’essaie d’avoir une technique de base, et suivant les capacités de chacun, je m’adapte. Ils n’ont pas les mêmes problématiques à réaliser dans le plateau. J’ai toujours mon regard. Je leur montre aussi ce qu’ils font avec la vidéo, ils vont sur Internet, ils regardent ce que font les autres. Mais ce n’est pas un bien en soi.

Pourquoi ?

Serge Debié : Ils ne regardent que du haut niveau, et ils ne savent pas comment les grands athlètes en sont arrivés là, par où ils sont passés. C’est réducteur. Les athlètes en question ont franchi plein d’étapes. Physiquement, mécaniquement, ce n’est pas possible d’imiter immédiatement. Il faut d’abord imiter les intermédiaires. C’est le principe de la pyramide : avoir la plus grande base possible pour que ça monte le plus haut possible.

Comment utilisez-vous la vidéo ?

Serge Debié : Surtout avec des athlètes qui ont déjà du vécu. Il faut que ça leur parle. Je fais voir de la vidéo quand ils ne comprennent pas quelque chose, ou qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils agissent mal. Mais je n’en fais pas à outrance parce que ça prend du temps. On n’a pas les moyens des Allemands, chez qui tout est enregistré. Chez eux, c’est quand même trop. Ils se prennent la tête. Ça manque de performance chez le disque féminin. Elles ne sont pas bonnes dans l’aspect psychologique. C’est là que Mélina [Robert-Michon] est très forte. Elle va à la guerre.

Elle se fait aider ?

Serge Debié : Par une psychologue [Meriem Salmi]. La même que Teddy Riner. Pendant un stage à Saint-Malo, elle était venue faire un discours aux athlètes et aux coachs qui étaient là. Quand je suis sorti, j’ai dit à Mélina : « Il faut que tu travailles avec elle ».

Il y a des entraîneurs qui rechignent à ce que leurs athlètes voient quelqu’un d’extérieur. Pas vous ?

Serge Debié : (soupir) Ce sont des champions du monde. Ils savent tout, ils ont tout fait. Moi, je ne sais pas tout, et j’ai besoin d’apprendre. Mélina m’apprend encore des choses. Avant d’être Dieu, il y a du boulot ! (sourire)

« Entraîner, c’est immuable. Je ne pourrais pas m’arrêter »

Vous avez des méthodes d’entraînement précises ?

Serge Debié : Je suis de l’ancienne école : je quantifie tout. Je travaille au nombre de jets. Il ne faut pas en faire plus que la séance d’avant, ou alors il ne faut pas que ça dépasse un certain pourcentage. Avec Mélina, il y a un moment où le ressort a cassé. Certains entraîneurs ne comprennent pas que leurs athlètes se dopent. Mais ce sont eux qui augmentent les doses ! Si l’athlète ne peut pas suivre, il va chercher des choses pour remonter la pente. La plupart d’entre eux trichent parce qu’ils n’y arrivent plus.

Actuellement, vous êtes gardien du parc de Parilly, et jusqu’en 2013, vous n’étiez pas détaché pour vos entraînements ?

Serge Debié : Oui, je m’arrangeais sur le midi. A 11h30, je trichais une demi-heure et j’entraînais Mélina jusqu’à 12h30. Après la première médaille de Mélina, en 2013, la métropole m’a alloué 8h/semaine. Et en 2014, après les championnats d’Europe, j’ai négocié pour 8h/semaine annualisées. Aujourd’hui, je fais comme je veux. Mon président voulait récemment connaître le temps que je passais à l’entraînement. En comptant les stages, je lui ai sorti 1600 heures sur un an : 400h pour Mélina, ainsi que 17h-20h tous les soirs, cinq jours par semaine, et 2h le dimanche matin. Ça fait 17h/semaine. C’est parfois tendu avec ma famille. Mais ce n’est pas grave, c’est la passion !

Où étiez-vous avant d’installer votre local d’entraînement ici ?

Serge Debié : Un peu plus à l’écart de Lyon. On avait deux gymnases et deux salles de musculation. On était bien équipé, on avait un filet dans une salle. Mais les locaux appartenaient à la Poste qui a voulu vendre ses installations. En 2011, ils nous ont expulsés. La première année, on n’avait rien. Il a fallu insister lourdement auprès de la mairie de Lyon pour avoir quelque chose ici. Ce n’est pas allé au clash, mais bon… L’année de préparation des Jeux Olympiques, ce n’était pas facile. En plus, Mélina reprenait après la naissance de son premier enfant, donc elle a passé un hiver très difficile. Mais bon, au final, ce n’est que de la compétition, on ne joue pas notre vie. Si elle gagne, je ne serai ni plus riche, ni plus reconnu.

Vous vous fichez de la reconnaissance ?

Serge Debié : Je m’en fous. Aller serrer des louches et boire du pétillant, j’y vais parce qu’il faut y aller, mais ce n’est pas ce que je recherche. Je suis mieux ici à boire une bière avec des copains. Les rapports humains d’abord. Bertrand Valcin et moi, on est un peu sur les mêmes projets. On est des gens simples.

Comment vous voyez l’avenir ?

Serge Debié : Je reste au travail jusqu’en 2020 pour être dans la meilleure configuration possible pour Mélina. J’aurai alors 65 ans, je partirai à la retraite. Pour le moment, je n’ai pas trop le temps de réfléchir à ce que je ferai de ma vie. On décidera plus tard. Mais entraîner, c’est immuable. Je ne pourrais pas m’arrêter. Je m’embêterais. Ça fait plus de la moitié de ma vie que j’entraîne, il me manquerait quelque chose… 

Photographie : S. Boué/L’Equipe

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