Snooker : éloge du silence

Par le 26 novembre, 2018

A l’heure où débute le UK Championship, l’un des trois tournois majeurs de la saison de la discipline, posons-nous la question : qu’est-ce qui fait l’essence du snooker ?

Un homme est assis à la gauche de la table, un autre à la droite. Ils portent tous deux un gilet de costume assorti d’un nœud papillon. Le premier avale une petite gorgée d’eau, le deuxième essuie sa queue avec une serviette. Ils patientent. La coupure publicité s’achève, le public se rassoit progressivement, l’arbitre annonce le début de la manche, l’un des deux hommes se lève. Il place la bille blanche entre deux des trois billes de couleur placées en contrehaut de la table, la frappe avec sa queue de manière à casser très légèrement le tas des quinze billes rouges disposées en triangle et laisse le tour à son adversaire. Il leur faudra ensuite, pour marquer des points, rentrer dans une des six poches une bille rouge (un point), puis une bille de couleur (de deux à sept points), puis une bille rouge, puis une bille de couleur, puis une bille rouge…

La mécanique est immuable. Le décor quasiment inchangé. Les hommes se vêtent tantôt d’une chemise blanche, tantôt d’un gilet noir, mais les comportements, les gestes sont précis, réglés, presque codifiés. A l’arrivée des joueurs sur le plateau de jeu, aucun fumigène n’est craqué en tribune, aucun drapeau (pas même breton) n’est sorti, mais les applaudissements des spectateurs sont nourris. Les adversaires se serrent la main puis l’arbitre lève la sienne pour appeler au silence. Silence. En cours de manche, le public se signale lors d’un coup spectaculaire, ou difficile, ou décisif. Chaque bruit parasite, chaque mouvement sonore font sinon l’objet de regards sévères par les trois acteurs du match.

Cette ambiance feutrée rappelle celle des concerts de jazz, où le spectateur – souvent assis, autre point commun – complimente les solos des instrumentistes mais demeure majoritairement concentré et discret devant le récital. En retrait. Que seraient un match de rugby, une course cycliste, une compétition de natation sans les acclamations du public ? Les rencontres de football jouées à huis clos dans des grands stades donnent lieu à des spectacles fascinants : les joueurs semblent démesurément petits, leurs gestes et leurs attitudes comme vidés de leur sens. Tout prend forme, tout s’éclaire à la lumière produite par le nombre et la ferveur des supporters.

Des soutiens discrets

Le snooker doit évidemment beaucoup à son public, comme chacune des disciplines sportives, mais sa valeur intrinsèque ne diminuerait pas fondamentalement en l’absence de spectateurs. Ceux-ci font l’importance de l’évènement (on sonde la valeur d’un tournoi à la foule qui se presse à l’entrée), pas la beauté du spectacle. A la télévision, ils sont souvent hors-champ. Bien que la réalisation tente de diversifier les angles de vue, le plan le plus récurrent est celui, fixe, de la table, 3,57m sur 1,77m à l’impeccable tapis vert.

Peu de gens revendiquent bruyamment leur soutiens envers des joueurs de snooker, et rares sont les joueurs de snooker à remercier leurs soutiens en conférence de presse. Ils n’ont d’ailleurs pas grand-chose à expliquer devant les journalistes : je n’ai pas été assez audacieux, j’ai raté des coups faciles, j’ai manqué des opportunités, mon adversaire a pris le dessus. La psychologie compte parmi les aspects importants, sinon essentiels du snooker. Mais comme le reste, elle se joue sans parole.

Les commentateurs de télévision eux-mêmes chuchotent. Qu’ils soient sur place ou à des milliers de kilomètres du match, derrière un double vitrage ou en cabine de studio, ils équilibrent le volume de leurs voix en fonction du déroulé du jeu. Il n’est pas rare qu’ils n’aient plus rien à dire et qu’ils s’arrêtent de parler. Un téléspectateur prenant le match en cours peut ainsi tomber sur un plan fixe sans son d’une trentaine de secondes sur un tapis vert orné de billes de couleur immobiles. Hormis au sein d’un film d’Andreï Tarkovski, existe-t-il plan moins spectaculaire ?

On a du mal à croire à l’efficacité de cette pétition circulant pour la reconnaissance du billard en vue des Jeux Olympiques 2024. Le CIO (Comité International Olympique), organisme souverain pour l’intégration d’une discipline au sein du programme des JO, réclame du spectacle et de l’universalité. Sur le premier point, le snooker est sans doute moins abordable que le BMX ou la pétanque aux yeux des non-initiés. Sur le deuxième point, neuf des dix meilleurs joueurs de la planète ont l’anglais comme langue maternelle : Mark Selby, Ronnie O’Sullivan (première photo), Mark Williams (champion du monde en titre), John Higgins, Judd Trump (troisième photo)… Il est probable que la discipline demeure un peu élitiste, chasse gardée d’une certaine tradition britannique, et que la pétition demandant son ouverture au monde soit peu à peu réduite au silence.

Images : captures d’écran Youtube

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