Alpinisme

Stéphane Benoist : « Les hivernales, c’est toujours une question d’ego »

L’Italien Daniele Nardi, 42 ans, et le Britannique Tom Ballard, 29 ans, sont morts dans l’ascension hivernale du Nanga Parbat, neuvième plus haut sommet du monde (8125m) et situé au Pakistan, qu’ils ont tenté ensemble en février. Le leader de la cordée de secours, Alex Txikon, a pris une photo montrant « deux formes, l’une portant une tenue rouge orangé comme celle de Daniele Nardi, l’autre une tenue bleu comme celle de Tom Ballard, gis[a]nt, proches l’une de l’autre à environ 5 900 m d’altitude », détaille un article du Monde. Stéphane Benoist, guide de haute montagne et auteur de moult ascensions dans les Alpes, nous en dit davantage sur ces défis modernes de l’alpinisme.

Stéphane Benoist (à droite) et Yannick Graziani lors de leur ascension de l’Annapurna en octobre 2013 (photo SB et YG)

Pourquoi faire une hivernale en Himalaya ?

C’est un des challenges du moment. D’autres viendront plus tard. C’est un club vraiment très restreint. Pour partir sur une telle aventure avec une mise à l’épreuve sévère, il faut que chaque alpiniste trouve sa réponse. Ou pas. Certains ne savent sans doute pas pourquoi ils se lancent dans de tels projets. Le réchauffement climatique joue sur les hivernales ; c’est peut-être un petit peu moins difficile qu’il y a quelques années. Mais il y a quand même peu de réussite. Et on n’en parlerait pas autant s’il n’y avait pas ces dramatiques accidents. Ça interpelle.

C’est la course pour savoir qui seront les premiers à gravir le K2 en hiver, le seul 8000 encore dans ce cas. Il y avait deux ascensions cette année, aucune n’a réussi à grimper au sommet. Qu’est-ce qui se joue dans cette bataille ? Est-ce une question d’ego ?

Pour moi, c’est toujours une question d’ego. A partir du moment où il y a une performance, il y a de l’ego. Ce n’est pas propre aux alpinistes. C’est le rapport au dépassement de soi, à l’incertitude. Et puis aussi en fonction des compétences des uns et des autres. Les alpinistes qui se lancent dans ce type de projet sont compétents, sans doute davantage que pour tenter des objectifs plus techniques.

L’Espagnol Alex Txikon, le leader de l’une des deux expéditions qui ont tenté le K2 cet hiver (photo AT)

Quelle est la différence entre monter un 8000 en été et en hiver ?

Le froid, la durée des jours, et le vent. Le vent, c’est un gros problème. C’est plus difficile d’avoir des créneaux d’ascension, et il faut que le vent soit moins fort que l’été parce qu’il fait encore plus froid. 30 km/h de vent là-haut, c’est extrême.

« Les jeunes n’ont pas envie de partir sur des 8000. C’est rare ! »

Est-ce qu’il faut renforcer la préparation physique ?

Il faut surtout se rôder face au grand froid, se connaître, avoir l’équipement adapté et en maîtriser l’utilisation, parce que plus on est engoncé, plus c’est difficile de bouger, de manipuler les objets, le matériel d’assurage, mais aussi de monter les tentes. C’est aussi ça, le grand froid. Ces expéditions-là, c’est de la survie en pleine nature dans des conditions extrêmes ; en hiver, il faut être plus équipé et plus endurant. Ce sont des défis très impressionnants.

Est-ce que, dans les Alpes, le décalage est aussi important entre l’hiver et l’été ?

Je ne sais pas. Il n’y a pas une dangerosité accrue dans les Alpes en hiver. Il y a moins de chutes de pierre, moins de monde. Il y a plus d’engagement, mais comme le secours fonctionne bien, les issues sont moins dramatiques.

Elisabeth Revol (avec Tomas Mackiewicz dans le fond) lors de leur expédition hivernale au Nanga Parbat, en 2018 (photo ER)

Et vous qui avez fait des hivernales dans les Alpes, vous n’avez jamais été attiré par les hivernales en Asie ?

Je n’avais pas les qualités requises, ce n’est pas ce qui m’attirait. Je n’étais pas vraiment attiré par les 8000. En hivernale, chez les Français, il n’y a qu’Elisabeth Revol qui me vient à l’esprit. Elisabeth est vraiment très forte, à la fois dans l’endurance et dans sa capacité à survivre dans ces milieux. Je sors d’un stage avec les alpinistes de haut niveau de la FFCAM (Fédération française des clubs alpins et de montagne). Ça fait douze ans que je m’en occupe en tant que coach adjoint, et je suis devenu responsable de la nouvelle équipe l’année dernière. Eh bien les jeunes n’ont pas envie de partir sur des 8000. C’est rare ! Il y a une fille qui en a envie, les hivernales pourraient peut-être l’attirer parce qu’elle a un gros niveau d’endurance. Mais c’est compliqué. Il faut qu’elles se fassent les dents avant. Les alpinistes français que je côtoie sont plus intéressés par la technique.

Quand le K2 sera atteint en hiver, quels seront les prochains grands défis ?

Ils sont nombreux. C’est une mode, une tendance qui peut se dessiner au gré des circonstances. Ça peut être les traversées d’arêtes en haute altitude, les grandes parois techniques en style alpin… Les possibilités sont monstrueuses, elles vont surtout dépendre de l’envie des grimpeurs. L’alpinisme, c’est immense : ça va du parcours au long cours aux objectifs les plus techniques. Les montagnes non gravies, il en reste. Les parois non gravies, il en reste encore plus. Des arêtes non parcourues en haute altitude, il en reste encore plus. Des voies ouvertes en style himalayen qui restent à refaire en style alpin, il y en a pléthore.

Ça ne peut donc pas se prévoir ?

Non. C’est une démarche à la fois très individuelle, et qui suit les tendances. Le champ des possibles est vaste. La notion de sommet n’est pas aussi claire que dans les Alpes où la plupart des pointes sont nommées et constituent des sommets. Il y a par exemple trois sommets sur l’Annapurna 1. Et sur le sommet principal, on peut encore décliner des petites antécimes. L’Himalaya, c’est une chaîne de montagnes tellement immense qu’ils ne se sont pas embêtés à nommer tous les sommets. Entre l’Annapurna 1 et 2, il y a plusieurs dizaines de kilomètres, et des montagnes. Dont certaines ont des noms, d’autres pas. Dans toutes ces antécimes, certaines sont des vrais sommets et restent à gravir. Les combinaisons sont énormes, je ne crois pas que ce soit une activité qui va péricliter. Show must go on !