Entretiens

Thibaud Leplat : « Comme l’art, le football évolue »

Thibaud Leplat écrit depuis plusieurs années des ouvrages philosophiques autour du football. Son nouveau livre, La Magie du Football (Editions Marabout), préfacé par Hatem Ben Arfa, parle de haine et de colère, mais aussi de beau jeu et de passion. Au lendemain de la victoire de l’Ajax Amsterdam sur le Real Madrid (4-1) en huitièmes de finale de Ligue des Champions, entretien avec un auteur dont les réflexions nous font grandir.

Combien de matchs de football regardez-vous par semaine ?

Compte tenu de mes contraintes familiales, je dirais entre deux et trois. Deux matchs de Ligue des Champions et un match de Ligue 1. Je fais comme Raynald Denoueix, je choisis une équipe en début de saison que je suis, en fonction de mes choix professionnels. Cette année, je suis Rennes. J’essaie de me tenir à cette contrainte de 2-3 matchs par semaine parce que je pourrais tout regarder mais finirais aussi par divorcer.

Rennes vous procure du plaisir cette année ?

(rires) Pas trop. Je regarde Rennes pour Hatem Ben Arfa. Il y a quand même des matchs intéressants, mais je n’ai pas autant de plaisir à regarder Rennes que le Bayern Munich ou le Real Madrid. Ou même le Nice de Claude Puel. Rennes, c’est plus douloureux. Mais je peux regarder un match juste pour regarder un joueur. Donc je peux ne regarder que Ben Arfa : les choix qu’il fait, les décisions qu’il prend, les positions où il se place, la façon dont il communique avec ses partenaires…

Pourquoi avez-vous demandé à Hatem Ben Arfa d’écrire la préface de votre livre ?

Je trouvais que c’était l’homme qui incarnait le mieux le paradoxe de l’ambition du beau jeu. J’avais trouvé ses chroniques dans France Football très intéressantes. Il donnait son point de vue en tant que joueur sur le jeu. Un peu comme Jorge Valdano ou Santiago Solari l’ont fait au début de leur carrière. Ce sont des joueurs qui ont une forme de distance à l’égard de ce qu’ils font, qui essaient d’avoir du recul sur leur travail. Hatem représente les attentes du beau jeu, les déceptions qu’il engendre, et les polémiques ou les renoncements que ce genre d’ambitions suscite. C’est un joueur à la croisée d’ambitions contradictoires, qui essaie de se tenir à l’idée qu’il a du jeu mais qui est confronté à tout un tas de réalités qui semblent désigner le contraire : le réalisme, le pragmatisme…

« On a tendance à sur-valoriser la figure du supporter. Il ne peut en aucun cas faire figure d’étalon de mesure de la loyauté à l’égard du football »

Dans son petit texte, il met en avant le plaisir et le jeu. Est-ce que c’est anachronique de parler ainsi du football en 2019 ?

Il y a une forme d’anachronisme en rapport à l’histoire du football en France. C’est un discours qui a été tenu très longtemps en France, notamment par la revue Le Miroir du Football, et qui a disparu dans les années 90, à la faveur de l’avènement de Gérard Houllier notamment. On a voulu transformer le football en science, et ne plus le considérer comme une forme d’art ou de discipline artistique. On considérait alors que pour connaître le football, il fallait être pragmatique, appliquer des méthodes qualifiées de scientifiques pour être sûr de gagner le plus souvent possible. De ce point de vue, le discours d’Hatem est anachronique. En réalité, c’est un discours prégnant dans d’autres pays, qui ont une culture nourrie sur ce plan.

Vous pensez à quoi ?

Je pense à l’Espagne, à l’Argentine, voire à l’Ecosse avec le Celtic Glasgow. Depuis la naissance du football, on a donc cette opposition entre ces deux franges : ceux qui considèrent le sport, d’une manière générale, comme une discipline artistique, humaniste, philosophique, et ceux qui le considèrent comme une discipline militaire, pragmatique, scientifique. En France, les pragmatiques ont gagné la partie, donc le discours d’Hatem semble assez inaudible. A l’étranger, il n’est pas du tout anachronique. Regardez hier soir ce qu’il s’est passé avec l’Ajax… On est en plein dedans. Le football, comme l’art, évolue. Leonard de Vinci reste tout à fait moderne.

Pour vous, le football est d’abord un sujet de passion ou un sujet d’études ?

C’est un objet de passion qui est devenu un objet d’études. Ce qui rend la tâche difficile, parce que l’étude suppose une forme d’objectivité que la passion refuse. Donc c’est les deux. L’étude est aussi une forme de passion, il n’y a pas de distinction claire. Le propos du bouquin, c’est essayer de dire qu’il faut aimer pour pouvoir connaître et connaître pour pouvoir aimer. On veut ce qu’on n’arrive pas à obtenir, et c’est parce qu’on veut l’obtenir qu’on continue à désirer. Pour connaître le football, pour le penser, il faut accepter que ce soit un objet d’ignorance, d’interrogations. Il ne faut pas y aller avec des certitudes.

D’ailleurs, vous n’aimez pas qu’on emploie le diminutif ‘foot’. Pourquoi vous n’aimez pas ce terme ?

J’en suis arrivé à la conclusion que les gens qui l’employaient s’en servaient pour se moquer ou ne pas prendre au sérieux l’objet qu’ils désignaient. Il y a une forme de coquetterie de ma part. J’ai vécu longtemps à l’étranger, et j’ai constaté qu’il n’y a qu’en France qu’on dit ‘foot’. En Angleterre, en Espagne, ils ne comprennent pas de quoi on parle. Ces pays-là ont une forme de respect pour la matière bien plus importante que nous. La première marque de respect pour le football, c’est de prononcer le mot en entier. Parce qu’en maltraitant le mot, on maltraite le sens.

Au début de l’ouvrage, vous citez Michel Platini : « Chacun supporte une équipe. Moi, je ne défends que le jeu. » J’avais interviewé Christian Gourcuff il y a environ un an qui m’avait dit la même chose. Ce qui les amène à supporter des équipes plus que des clubs. En quoi est-ce différent ?

Des gens comme Gourcuff ou Platini sont supporters d’une certaine idée du football. Je suis persuadé que Christian Gourcuff est maintenant supporter de l’Ajax, et que Platini s’est levé à la mi-temps du match d’hier pour applaudir l’Ajax comme il s’est levé en 2011 à la mi-temps du match Barcelone-Santos*. Mais au-delà de ça, en chacun de nous, il y a une espèce de bipolarité. Il y a l’approche des entraîneurs, des experts au bon sens du terme. Au fil des ans, on commence à développer une certaine expertise à l’égard du football et on va suivre des équipes avec davantage de plaisir. Il y a un rapport purement esthétique au jeu. Et je crois que tout le monde est tombé d’accord pour dire que le beau, en football, ressemble à l’Ajax d’hier soir. De l’autre côté, il y a une approche purement affective. C’est le sang qui parle. La loyauté. La nature. Il y a une tension entre les deux. Le problème de l’industrie du football, c’est qu’elle fait commerce de la passion partisane. Elle l’utilise parce qu’elle va vendre beaucoup plus vite des choses à des gens qui réfléchissent par leur passion, par leur stricte appartenance affective, mettant de côté tout rapport réflexif, rationnel au jeu. Et ce alors que cette figure de la passion – c’est le paradoxe de cette industrie – est à mon sens largement minoritaire. Ceux qui regardent un match parce que c’est un beau match sont beaucoup plus importants que ceux qui supportent les équipes en question. On a tendance à sur-valoriser la figure du supporter. Je ne dis pas qu’il n’existe pas, je dis qu’il est minoritaire et ne peut en aucun cas faire figure d’étalon de mesure de la loyauté à l’égard du football.

« Peu de gens s’intéressent au sens du football. Comme si au lieu de parler d’art, on parlait de la manière dont sont faits les violons dans un orchestre qui joue le concerto de Beethoven. »

Vous citez les arguments de détracteurs du football, tels que Marc Perelman, Jean-Marie Brohm, Robert Redeker : pourquoi tant d’intellectuels dénigrent le ballon rond ?

Ils font semblant de dénigrer le football actuel pour dissimuler leur ignorance. Ils plaquent des raisonnements sur une réalité qui les dépasse complètement. Ils passent à côté de la profondeur du jeu. Pour autant, plutôt que de les dénigrer à notre tour, forçons-nous un peu à écouter ce qu’ils ont à nous dire et tentons de voir ce qu’on peut faire de leurs reproches. On ne peut pas tout rejeter en bloc. Sur le fond, il y a des choses intéressantes à penser. Par exemple, cette idée : pourquoi les Football Leaks, l’affaire Tapie, les cas de dopage, etc. n’ont aucun effet sur l’amateur de football ? Et, de la même façon, sur l’amateur de vélo ? Pourquoi, en dépit du savoir qu’on développe, on continue à regarder et à aimer la Ligue des Champions et le Tour de France ? C’est précisément qu’en football – et peut-être en sport en général – la vérité ne nous intéresse pas. C’est un paradoxe. Essayons de comprendre d’où il vient.

C’est ce que vous écrivez en parlant de l’amateur de football : « Il se refuse à haïr l’objet de son amour. Il préfère même se haïr lui-même ».

Tout à fait, c’est la thèse de Freud sur la mélancolie. Une femme quitte un homme, il se refuse à lui en vouloir et finit par se jeter sous un train. C’est une situation paradoxale. Devant un match de football, il y a beaucoup de déceptions, beaucoup de colère. Il faut bien en faire quelque chose, de cette colère. Et comme on ne peut pas la retourner contre le football, on la retourne sur une autre personne, un joueur, un dirigeant ou même sur soi-même.

Vous liez le football et l’œuvre artistique, dans le sens où se déroule devant nos yeux « une expérience unique, provisoire et collective ». Est-ce c’est l’art du théâtre dont le football se rapprocherait le plus ?

Il se situerait plutôt entre la danse et le théâtre. La danse pour l’aspect corporel, les mouvements du corps ; le théâtre pour l’aspect dramaturgique, les personnages, le scénario, les codes. Avec une particularité : une part d’imprévu, qu’il ne faut surtout pas surévaluer. Je pense que c’est idiot de penser que le ressort principal du football, c’est l’imprévisibilité. Ce n’est pas parce que le résultat est logique qu’on est triste. Pas du tout. Au contraire, on se réjouit si l’Equipe de France joue contre la Lituanie et que la logique est respectée. C’est un faux problème, en réalité. Si demain, la finale de la Ligue des Champions oppose le FK Krasnodar et le PFK Lugodorets, ça n’intéressera personne. Ce qui nous intéresse, c’est que dans le cadre du prévu, il y ait un certain nombre d’accidents. Que le Real puisse se faire éliminer un jour en huitièmes de finale. L’imprévisibilité n’est pas sur la compétition, mais davantage sur les gestes et les attitudes des joueurs.

Vous écrivez : « La passe n’est pas un geste politique, mais un geste d’amour. C’est la caresse du football », et faites allusion à la passe de Guti pour Benzema contre La Corogne en 2009. Est-ce qu’on remarque assez la beauté d’une passe ?

Je pense qu’on confond la dernière passe et la passe décisive. La passe décisive n’est pas nécessairement la dernière passe. C’est souvent la première, en l’occurrence. Celle qui va créer le décalage, qui va rendre l’action décisive. Elle permet qu’une décision soit possible. La passe décisive dit ce qu’il va se passer, avant les autres. Ce n’est pas de l’imprévu. Tout le monde se figure ce qui va se passer, et ça se passe vraiment. C’est l’instant de grâce. La passe de Tadic à David Neres sur le deuxième but, elle dit ce qui va se produire. Il faut, pour que la passe soit belle, que le but soit marqué. C’est pour ça qu’elle est prioritaire sur le but. Elle est décisive parce qu’elle décide. Dans cette décision, on voit une volonté, une subjectivité qui apparaît. Certaines passes sont des commandements, des ordres. Si je passe en profondeur, je ne dis pas la même chose que si je passe dans les pieds. La passe, c’est l’essence même du jeu. S’il n’y a pas passe, c’est du duel, de la guerre, ce n’est plus du jeu.

« Le contraire du football, c’est l’ennui. »

Vous pensez qu’une passe est souvent plus beau qu’un but ?

C’est un parti pris esthétique, mais je pense qu’elle est philosophiquement plus fructueuse que le but. Le but est individuel. La passe, c’est le collectif, c’est l’équipe. On voit des joueurs, un voit un ballon, on voit des couleurs, mais on ne voit pas l’équipe comme entité. Le seul moment où on la voit, c’est quand le ballon roule d’un endroit à un autre, c’est au moment de la passe.

Le philosophe Alexis Philonenko, à qui vous dédicacez votre livre, écrit que le K.O. de George Foreman par Mohamed Ali en 1974 « acheva l’histoire de la boxe ». Est-ce qu’un match peut achever l’histoire du football ?

Non. D’ailleurs, Philonenko revient plus tard sur cette idée dans son livre. Ce K.O. est signifiant au sens où toute l’histoire de la boxe est résumée dans ce combat. Je pense que toute l’histoire du football se joue dans un match de football, comme toute l’histoire de l’art se joue dans une œuvre. Parce qu’elle est héritière de tout un tas de théories qui vont donner lieu à l’interprétation. Si on voulait faire l’histoire du jeu, on pourrait s’en tenir à un seul match. On peut regarder des matchs de la Hongrie en 1953 et y trouver un émerveillement égal à ceux qui les ont vécus en direct. C’est le principe d’une œuvre d’art : elle est ouverte à l’interprétation et au symbole. C’est dans cette idée qu’on peut certifier que certains matchs sont des chefs-d’oeuvre. Celui d’hier en est un. Parce qu’il donne lieu à l’interprétation, et marque les esprits. Le contraire du football, c’est l’ennui. Ça rend toute réflexion, tout émerveillement, toute émotion impossible.

Est-ce que vous vous intéressez à d’autres sports que le football dans votre réflexion philosophique ?

Au départ, mon travail portait sur les sports en général, pas que sur le football. J’essaie de penser un peu le tennis, la boxe. Les sports à geste m’intéressent beaucoup, notamment ce qui se passe dans la pensée au moment du geste. Les sports sont très peu analysés de manière philosophique. On s’intéresse au marché du football : les agents, les arbitres, la vidéo, le public, les supporters, les réseaux sociaux… Mais peu de gens s’intéressent au football en tant que tel, à son sens. Comme si au lieu de parler d’art, on parlait de la manière dont sont faits les violons dans un orchestre qui joue le concerto de Beethoven. Moi, j’essaie de parler du concerto. Ce n’est pas une posture esthétique. C’est un vrai positionnement éthique à l’égard du sport. Je pense qu’on peut dire beaucoup de choses sur notre rapport au monde à travers le football. 

* La citation complète, issue de L’Equipe du 29 août 2018 : « Un des plus beaux matches que j’ai vus ces dernières années, c’est Barcelone contre Santos (4-0) en finale de la Coupe du monde des clubs (en 2011). Neymar était encore à Santos et jouait contre (Lionel) Messi et toute la bande. Il y avait 3-0 à la mi-temps, et je me suis levé pour applaudir. J’étais sur le cul, et pourtant, j’en ai vu des beaux matches depuis soixante-trois ans ! Il y a eu le football total de (Johan) Cruyff, et après le football total de (Pep) Guardiola (entraîneur du FC Barcelone, 2008-2012). Chacun supporte son équipe. Moi, je ne défends que le jeu. »