Tour des Flandres 1992 : Jacky Durand dans la Ronde (1/2)

Par le 1 octobre, 2018

Professionnel depuis deux ans, Jacky Durand remporte la 76e édition du Tour des Flandres à l’issue d’une échappée de 217 kilomètres. Retour sur cette course à travers trois voix qui l’ont vécue.

Les personnages

[1] Jacky Durand, coureur français pour la formation Castorama-Sodime, 25 ans, professionnel depuis 1990 (propos recueillis par Eurosport  et France 2)

[2] Thomas Wegmüller, coureur suisse pour la formation Lotus-Festina, 31 ans, professionnel depuis 1987

[3] Hervé Meyvisch, coureur belge pour la formation Carrera Jeans, 23 ans, professionnel depuis 1991

Acte 1 : S’échapper

Avoir les jambes. Il n’est pas rare que les coureurs cyclistes justifient leurs échappées en utilisant cette lapalissade. « Aujourd’hui, j’avais les jambes. » Manière de dire que cela leur a suffi pour s’extraire du peloton et envisager une victoire. Il ne faut donc que ça, des jambes ? Aucun observateur sérieux ne le pense. Mais alors que faut-il d’autre ? Qu’avait Jacky Durand en plus, ce dimanche 5 avril 1992, pour franchir la ligne d’arrivée devant ses adversaires ? Il affirmera modestement que « tous les ingrédients étaient réunis » [1], comme si certaines explications relevaient du mystique.

« Cette course me fascine. C’est une des classiques les plus difficiles, avec ses rues étroites et ses montées pavées très raides. L’ambiance y est extraordinaire. » [2] Le Tour des Flandres – le Ronde pour les initiés – tient du mythe. Un révélateur de vocation pour les uns, un rêve d’adolescent pour les autres. « On est en Belgique, on est dans le pays du vélo. Au Vieux Quaremont, les gens attendent depuis très tôt le matin. » [1] Tout participe à la constitution d’une course particulière, dont le vainqueur a su éviter tous les pièges – physiques, techniques, tactiques, mentaux – qui jonchent la route. « On a l’odeur des premières pavés, de la friture tout autour. On sent la bière qui coule à flots. Vous y êtes ! » [1]

Sont dénombrés au départ de cette 76e édition du Tour des Flandres dix-huit des vingt meilleurs classés de l’édition 1991, dont les dix premiers. Le Belge Edwig van Hooydonck y avait délaissé ses trois compagnons d’échappée – Johan Museeuw, Rolf Sørensen et Rolf Gölz – pour remporter son deuxième Ronde.

Les quatre hommes semblent en forme en ce début de saison 92 : van Hooydonck a remporté La Marseillaise le 4 février, Gölz a raflé le Tour Méditerranéen le 16 février, Sørensen a décroché le Tirreno-Adriatico le 18 mars, Museeuw a gagné le Grand Prix E3 le 28 mars. Leurs adversaires ne sont pas en reste : Johan Capiot, Frans Maassen, Sean Kelly ont eux aussi obtenu de beaux succès – La Flèche Brabançonne, Les 3 Jours de la Panne, Milan-San Remo… Si la logique est respectée, le nom du vainqueur devrait se trouver dans ce paragraphe. Mais le sport n’a que faire de la logique.

« A tout moment, je cherchais une paire de ciseaux pour pouvoir couper mes manches »

Pour sa deuxième participation à la course, Jacky Durand ne connaît pas les tracas des leaders. Il veut juste terminer la course. En réalité, il aimerait déjà la débuter. « J’avais un problème avec mes cales de chaussures, et j’étais dans l’incapacité de prendre le départ. Quinze minutes avant, j’ai trouvé des vis auprès de l’équipe Helvetia. » [1]

Les tentatives d’échappée se succèdent, la troisième est la bonne. « On s’est battu pendant plus d’une heure au-delà des 50 km/h. » [2] Quatre hommes prennent la fuite après une quarantaine de kilomètres : le Français Jacky Durand, les Belges Patrick Roelandt et Hervé Meyvisch, ainsi que le Suisse Thomas Wegmüller.

Aux yeux du peloton, le premier est un illustre inconnu et ne représente aucun danger ; les deux autochtones roulent sur leurs terres mais ne sont pas considérés comme des vainqueurs potentiels ; le dernier a cependant des allures de diable sorti d’une boîte. « C’était un des outsiders du Tour des Flandres, cette année-là. Il était beaucoup plus fort que moi. » [1] Excellent rouleur, Wegmüller aurait pu gagner Paris-Roubaix en 1988 si un bout de sac plastique ne s’était pas bloqué dans sa chaîne de vélo. Dirk Demol en avait profité.

La stratégie du Suisse est limpide : couvrir son leader Sean Kelly. « A Milan-San Remo [le 21 mars], je l’avais aidé au début des montées et il avait remporté l’épreuve. Pour le Ronde, il m’avait demandé de partir pour contrôler la course et de me tenir prêt dans le final s’il avait besoin de moi. » [2] Tactique similaire chez Carrera Jeans : « On voulait protéger Abdou [Djamolidine Abdoujaparov] et Guido [Bontempi] pour les emmener le plus près possible de l’arrivée dans des bonnes conditions. Je pensais partir dans un coup si l’occasion se présentait. » [3]

Les échappés demeurent à la portée du peloton ; l’écart ne dépasse pas les 20 secondes. Mais seules les formations Buckler (pour van Hooydonck) et Panasonic (pour l’Italien Maurizio Fondriest) se relaient et, lasses, elles abandonnent la poursuite après 20 kilomètres. Les quatre hommes s’enfuient pour de bon.

« Plus les kilomètres défilaient et plus notre avance augmentait »

Les conditions météo – pas de pluie, peu de vent – rendent l’escapade fort agréable. Comme une sortie dominicale entre copains. « Il y a tout de suite eu une excellente collaboration entre nous. » [3] La présence des deux Belges suscite un soutien sans faille des spectateurs envers les quatre fuyards. « Je motivais mes compagnons pour rouler à fond. » [2]

Pour le Français, au problème de chaussures succède un problème de tunique. « Une chose qu’il ne faut jamais faire, c’est partir avec un maillot à manches longues. Lorsque vous êtes échappé et que vous avez les pulsations entre 140 et 180 tout au long du parcours, le moteur chauffe. A tout moment, je cherchais une paire de ciseaux pour pouvoir couper mes manches. J’ai eu chaud toute la journée. » [1]

Partir à quatre à 220km de l’arrivée ne relève pas d’une stratégie victorieuse. « On savait que s’échapper aussi loin du but était normalement voué à l’échec, mais plus les kilomètres défilaient et plus notre avance augmentait. » [3] Si les choses se passaient mal pour un leader, l’un des quatre pourrait jouer sa carte personnelle. « Mon ambition, c’était surtout d’éviter de passer le Vieux Quaremont avec le peloton. Je savais que ça frottait beaucoup à cet endroit-là. Je voulais y passer avec un peu d’avance, disons 5-6 minutes. » [1]

(A suivre dans la deuxième partie.)

Photographies : Graham Watson et AFP

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