Tour des Flandres 1992 : ô Jacky endurant (2/2)

Par le 3 octobre, 2018

Professionnel depuis deux ans, Jacky Durand remporte la 76e édition du Tour des Flandres à l’issue d’une échappée de 217 km. Retour sur cette course à travers trois voix qui l’ont vécue.
(La première partie est à lire ici)

Les personnages

[1] Jacky Durand, coureur français pour la formation Castorama-Sodime, 25 ans, professionnel depuis 1990 (propos recueillis par Eurosport et France 2)

[2] Thomas Wegmüller, coureur suisse pour la formation Lotus-Festina, 31 ans, professionnel depuis 1987

[3] Hervé Meyvisch, coureur belge pour la formation Carrera Jeans, 23 ans, professionnel depuis 1991

Acte 2 : Tenir

Au Tiegemberg, première difficulté de la course située à une centaine de kilomètres du départ, les quatre échappés – le Français Jacky Durand, les Belges Patrick Roelandt et Hervé Meyvisch, et le Suisse Thomas Wegmüller – ont 22 minutes d’avance. « Ça changeait beaucoup de choses, mais je ne pensais pas à la victoire pour autant. Sur beaucoup de courses, 20 minutes, ça suffit. Pas sur le Tour des Flandres. Ça peut revenir très vite quand les gros se mettent à rouler. » [1]

Pas d’oreillettes, encore moins de GPS : ils reçoivent les informations au compte-gouttes. « J’ai ri lorsqu’on a su qu’on avait plus de vingt minutes d’avance. On s’est dit : ‘OK les gars, désormais, on donne tout ce qu’on a, et ils nous verront sur le podium. Faisons le ‘spectacolo‘ ! » [2] Ils ont encore 15 minutes d’avance après le Vieux Quaremont, puis onze après le Eikenberg. Le Belge Patrick Roelandt ne peut plus suivre ; le groupe d’échappés se réduit.

Pléthore d’équipiers de leaders ont disparu du peloton, et Kelly, Abdoujaparov et Bontempi ne roulent pas puisque leurs coéquipiers sont en tête. « On avait de très bonnes chances de rester devant jusqu’au mur de Grammont [pénultième difficulté du parcours], qui était notre prochain gros objectif. » [2] A 60 kilomètres de l’arrivée, Durand a une crise qui le contraint à éviter les relais pendant une vingtaine de minutes. Il s’excuse auprès de ses deux compagnons qui pédalent au maximum pour prolonger l’espoir. « ‘Mervei’ [Hervé Meyvisch] n’a pas pu rester avec nous jusqu’à Bosberg [dernière difficulté du parcours], mais il a fait aussi un super boulot et nous a aidés du mieux qu’il a pu. » [2] Le deuxième Belge cède à son tour, juste avant le mur de Grammont. « J’ai été victime d’une petite fringale et d’un début de crampes, j’ai donc dû laisser partir mes deux compagnons. » [3]

Il reste une petite vingtaine de kilomètres pour les deux échappés. « L’année précédente, au même moment, je devais être 150e à souffrir le martyre. Là, je ne sens rien. » [1] Quatre minutes d’avance, et deux difficultés à venir : Grammont et Bosberg. « Au mur, je me sentais très fort et j’ai fait un écart, mais sans attaquer complètement. Jacky a pu revenir. Avec le recul, ç’a été mon erreur : j’aurais dû mettre les gaz. » [2]

Derrière, deux leaders ont réussi à faire l’écart sur le peloton : Edwig van Hooydonck et Maurizio Fondriest. Ils fondent sur les hommes de tête. Durand et Wegmüller ont 200 kilomètres d’échappée dans les jambes, et le besoin de ravitaillement se fait sentir pour le Suisse. « Nos voitures ne pouvaient pas venir jusqu’à nous à cause de la déviation du mur de Grammont. La mienne est arrivée 100m avant Bosberg, et elle avait seulement un bidon avec plein de sirop. Tout ce sucre si près de la montée, c’était pas bon pour mon moteur. » [2]

« Je vois Eddy Merckx. Là, c’est Dieu qui me parle ! »

Au pied du Bosberg, Wegmüller commence à accélérer progressivement mais Durand attaque. « Ce n’était pas dans mes plans. Je me suis dit : ‘pas de problème, je vais combler le fossé et attaquer de derrière.’ Mais mon estomac ne s’était toujours pas remis de ce problème de sucre. Je n’avais pas ma puissance normale à la pédale. » [2] Le Français franchit la dernière difficulté avec dix secondes d’avance sur le Suisse. « C‘était parti pour un contre-la-montre individuel. » [1]

Les deux hommes ont encore deux minutes de marge sur leurs poursuivants, mais ils l’ignorent. « On savait juste que van Hooydonck et Fondriest avaient attaqué. Et le peu d’informations que nous avions étaient contradictoires. » [1] Toujours pas en phase avec son système digestif, Wegmüller perd du temps sur Durand, mais n’a pas le temps de s’apitoyer sur ses problèmes. « J’ai entendu que Kelly s’était fait lâcher. Je me suis dit que je ferais mieux de conserver ma seconde place et mes chances de victoire, au cas où Jacky aurait un coup de moins bien. » [2]

Durand nage toujours dans l’inconnu lorsque la voiture de la direction de course vient à ses côtés. « Et je vois Eddy Merckx qui me dit : ‘Petit, tu vas gagner le Ronde’. Là, c’est Dieu qui me parle ! Je me suis dit : ‘Jacky, tu as réussi le hold-up du siècle !’ » [1] L’arrivée approche et l’avance du Français ne faiblit plus. Il va gagner le Ronde. « Il n’y avait quasiment aucune ambiance sur la ligne. Tous les spectateurs étaient ébahis. Ils ne comprenaient pas. Les gens ne savaient même pas qu’il y avait des Français dans cette course ! Ils espéraient Van Hooydonck, et ils me voient arriver. » [1] Il entend murmurer des « Jacky qui ? ».

Wegmüller franchit la ligne avec 48 secondes de retard, le bras gauche levé. « J’étais heureux d’être sur le podium, cette course était vachement dure ! » [1] van Hooydonck prend la troisième place, à 1’44 du vainqueur. Hervé Meyvisch se classe 39e à 3’44, Patrick Roelandt abandonne.

Le soir, on refait la course : l’équipier-modèle n’a aucun regret. « J’ai fait mon possible, c’est la course et le sport. » [3] ; l’outsider déplore l’occasion manquée. « J’aurais dû partir après le mur de Grammont et ne pas attendre. Mais Jacky a aussi fait un super boulot. J’étais content pour lui, qu’on l’ait fait ensemble. » [2] ; quant au vainqueur, il voit l’avenir avec sérénité. « Quoi qu’il arrive, j’aurais réussi ma carrière dans le vélo. » [1] Ce 5 avril 1992, il avait les jambes. Et sans doute un peu plus.

Photographies : Graham Watson

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