Tsonga sans demi-mesure

Par le 21 février, 2018

 

Il y a dix ans, Jo-Wilfried Tsonga atteignait la première demi-finale en Grand Chelem de sa carrière, après cinq premiers matchs gagnés haut la main. Retour sur ce match à travers la voix de ceux qui l’ont vécu – devant leur écran de télévision, dans la tribune, sur le terrain.

Le contexte

Jo-Wilfried Tsonga, 22 ans et 38e mondial, accède aux demi-finales de l’Open d’Australie 2008. Sa meilleure performance en Grand Chelem date jusque-là de 2007 et d’un 1/8e de finale à Wimbledon. Il n’a jamais remporté de tournois en simple sur le circuit ATP majeur.

Ce 25 janvier, il affronte Rafael Nadal, 21 ans et n°2 mondial, déjà vainqueur d’une Coupe Davis, de trois Roland-Garros et de neuf Masters 1000.

Les personnages

Eric Winogradsky, entraîneur de Jo-Wilfried Tsonga depuis 2004 [1]

Didier Tsonga, père de Jo-Wilfried Tsonga (propos recueillis par sports.fr) [2]

Joël Cruchet, premier entraîneur fédéral de Jo-Wilfried Tsonga (1993-1995) [3]

Rafael Nadal, adversaire de Jo-Wilfried Tsonga (propos recueillis par eurosport.fr) [4]

Acte 1

Au milieu d’un des nombreux couloirs des vestiaires de l’Open d’Australie, Jo-Wilfried Tsonga et Rafael Nadal patientent. Le flegme et le regard un peu évanoui du premier contrastent avec la combativité affichée et les sautillements incessants du second. Leur entrée sur la Rod Laver Arena est imminente. Un sac en bandoulière, un autre sur son épaule droite, le Français s’avance pour répondre aux sollicitations de la télévision, bredouille deux phrases en anglais et conclut d’un clin d’œil coquin. L’Espagnol le talonne. Son visage laisse transpirer une relative décontraction. Il ne tarde pas à rejoindre son adversaire afin qu’ils accèdent ensemble au court central. Ils avancent l’un derrière l’autre dans ce dédale, guidés par le fil de la victoire, rasant les murs sur lesquels s’affichent les portraits des vainqueurs des éditions passées. 2007, Serena Williams, Roger Federer. Seront-ils l’un des visages de 2008 ? Ils avalent les dernières marches d’un escalier. Dans les tribunes, la foule encore éparse commence à s’impatienter.

Jo-Wilfried Tsonga semble s’amuser de ce protocole. Il vit là ses premières émotions parmi l’élite du tennis. Auréolé d’un nouveau statut depuis sa victoire sur l’Écossais Andy Murray, tête de série n°9, au premier tour de ce tournoi (7-5, 6-4, 0-6, 7-6), il a poursuivi son chemin sans trembler, balayant son compère Richard Gasquet, tête de série n°8, en huitièmes de finale (6-2, 6-7, 7-6, 6-3), puis terrassant le Russe Mikhail Youzhny, tête de série n°14, en quarts de finale (7-5, 6-0, 7-6). Son parcours, extraordinaire par rapport à son classement, ne doit pourtant rien au hasard. « Il avait fait une intersaison très importante, sept semaines où il avait bossé comme un damné. Il s’était rendu compte qu’il était au niveau des tout meilleurs au niveau du jeu, mais qu’il restait du boulot sur le physique. » [1]

Car l’explosion tardive de Tsonga est imputable à la récurrence de ses blessures. 2005 et 2006 ne l’ont pas épargné, mais son corps le laisse désormais tranquille. Ses soucis physiques n’entament plus son moral ni ne freinent sa progression. « Juste avant son départ, il m’a fait tâter ses pectoraux et ses abdominaux, et je vous garantis qu’il était prêt ! » [2] Si l’année 2007 a été celle de la révélation, avec des résultats convaincants et une entrée dans le top 50, l’année 2008 sera celle de la confirmation.

« Nadal a deux jambes, une tête et deux bras, comme lui.
De ce côté-là, il n’a peur de personne. »

Il foule le Plexicushion de la Rod Laver Arena investi par ce credo. Que Rafael Nadal soit n°2 mondial, qu’il n’ait pas perdu un set depuis le début du tournoi, Tsonga n’en a cure. Sa confiance est telle qu’il peut renverser une nouvelle montagne, fût-elle plus haute et plus expérimentée que les précédentes. Ses qualités nourrissent cet espoir. Quinze ans plus tôt, elles germaient en lui. « Il était grand, costaud, doté d’un bon coup droit et d’un bon service. Il avait un revers à une main perfectible, mais déjà une bonne attitude. Un gamin très agréable à entraîner, très calme, un peu introverti. » [3]

A cet âge, les bons joueurs de tennis pullulent. Atteindre le haut niveau requiert patience, endurance et détermination. « Il avait du potentiel, bien sûr, mais ça se joue autour de 15-16 ans, pas avant. Le chemin est long. » [3] La cellule familiale sert alors de moteur. Didier Tsonga, père de Jo-Wilfried et ancien handballeur professionnel, est son premier entraîneur. Il lui donne goût au tennis, le fait progresser, lui prodigue les premiers conseils. En 1998, sa progéniture quitte le doux cocon de Savigné-l’Evêque, en banlieue du Mans, pour rejoindre le pôle espoirs de Poitiers.

Jo-Wilfried Tsonga progresse vite et bien. Il remporte l’US Open juniors en 2003, et navigue alors entre la 600e et la 700e place mondiale. « Il démontrait des capacités athlétiques intéressantes : il servait déjà fort, même s’il ne variait pas assez les zones et les effets, et il avait un bon coup droit. En revanche, il a fallu travailler le revers : il était content quand il renvoyait la balle dans les limites du terrain. Il était puissant et rapide, mais peu endurant  et très fragile. Tout ça nous laissait penser qu’une fois le physique au point, il pourrait jouer dans la cour des grands. » [1] Une cour qu’il a mis un peu de temps à rejoindre mais dont il ambitionne enfin, ce 25 janvier 2008, de chatouiller la hiérarchie en place. Dans les travées, la foule grossit. Bandana rouge, t-shirt sans manche et straps sur chaque genou, Nadal termine son échauffement. Tout de noir et blanc vêtu, Tsonga avale une dernière gorgée d’eau. Dans une minute, il va servir la première balle du match.

Acte 2

Après un premier jeu de service remporté sur une faute directe de Nadal en coup droit, Tsonga obtient dès le deuxième jeu une balle de break. 30-40. Après un long échange, durant lequel il défend près de sa ligne de fond de court, le Français monte au filet et place une volée de revers hors de portée de l’Espagnol. Du moins le croit-il, car Nadal met toute son énergie à aller la chercher. Il en est tout proche, échouant à quelques centimètres de cordage. En face, Tsonga ne s’est pas replacé. Comme s’il s’économisait déjà des efforts superflus. Comme s’il était persuadé, bien que son adversaire soit le meilleur défenseur du monde, que sa volée était gagnante. Break, 2-0. Aucun signe d’exultation. Le regard froid, la démarche nonchalante, il lève les yeux au ciel l’espace d’une demi-seconde et demande la serviette au ramasseur de balle. Nadal s’essuie le visage, puis le bras droit, puis la main droite, puis le bras gauche, puis la main gauche. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

La confrontation se poursuit, le bras de fer s’intensifie, chacun campe sur ses positions. Tsonga mène désormais 5-2, service Nadal. Nouvelles balles. L’Espagnol démarre le premier point tambour battant, contraignant le Français à défendre. Il l’accule sur son revers, et en profite pour monter au filet à la faveur d’une offrande à mi-hauteur de son adversaire. Déjà résigné, Tsonga se replace en marchant. Sur sa ligne du carré de service, le court ouvert, Nadal n’a plus qu’à conclure par un smash facile. Ce genre de coups enfantins, élémentaires, exutoires de sa rage. Ce genre de coups répétés ad libitum à l’entraînement.  Ce genre de coups gagnés avant de le jouer. Son poignet vacille. Filet. 0-15. Tsonga a-t-il senti la faille ? Sur le point suivant, il envoie un coup droit surpuissant long de ligne qui laisse Nadal impuissant, 0-30. Puis une volée impeccable qui effleure le filet, 0-40. Sur un coup droit décroisé, il achève le travail. Jeu blanc, 6-2 en 32 minutes.

« Je me souviens d’une expression que Tsonga a employée après son match : j’ai fait des volées spatiales. »

« La tactique, c’était d’agresser Nadal de manière constante en mettant un maximum d’intensité, tout en évitant de s’exposer dans la diagonale. Il ne fallait pas que son adversaire puisse utiliser son coup droit pour venir neutraliser Tsonga côté revers. Il devait soit frapper très fort avec son coup droit, soit jouer droit devant avec son revers. Et surtout agresser les deuxièmes balles. » [1] Le respect des consignes, ajouté à sa confiance inébranlable, facilitent la tâche de Tsonga. Avec 17 coups gagnants, 83% de points remportés au filet et aucune balle de break concédée, la qualité de son premier set ne souffre d’aucune contestation. « Avant le match, il était très confiant. Comme il a l’habitude de dire, Nadal a deux jambes, une tête et deux bras, comme lui. De ce côté-là, il n’a peur de personne. » [2] Mais l’adversaire en question n’est pas homme à abandonner.

Tsonga ne semble rattrapé ni par le contexte, ni par ses émotions. Il impose à Nadal une domination comparable à celle que l’Espagnol impose à ses adversaires sur terre battue. Il l’écœure. Dans le deuxième point du troisième jeu, 1-1, 0-15, il choisit de jouer un service-volée. L’excellent retour de Nadal l’oblige à effectuer une demi-volée très difficile. Il s’exécute. Elle est parfaite. Assez forte pour franchir le filet, assez  amortie pour empêcher son adversaire de la jouer. En revenant vers le fond de court, son sourire trahit une certaine innocence, en même temps qu’une touchante authenticité. Est-ce bien lui qui tient la raquette ? « Je me souviens d’une expression que Tsonga a employée après son match : j’ai fait des volées spatiales. C’est un truc qui m’a marqué. » [3] Celles qu’il réalise à 4-3, 15-15, puis 30-30, sont tout aussi cosmiques. Elles lui permettent d’obtenir une balle de break, qu’il convertit sur un modèle de jeu d’attaque.

Porté par le score, transporté par sa confiance, il lève les mains au ciel et harangue la foule. Et, à nouveau sur un coup droit décroisé, il achève le travail. Jeu blanc, 6-3 en 50 minutes. 22 coups gagnants, 82% de points remportés au filet et toujours aucune balle de break concédée : rien n’arrête Tsonga. « Il savait que pour l’emporter, il devait faire un match plein et appliquer la tactique mise en place. Tout s’est bien emboîté, mais il ne surjouait pas. Ses enchainements au filet étaient parfaits. La performance ultime. » [1] A l’autre bout du monde, à Savigné-l’Evêque, les battements de cœur ont diminué. « On était tendus au départ, mais on a très vite été rassurés par la manière dont ça s’est passé. Il y a quelques temps, il ratait des matchs parce qu’il se précipitait sur la balle. Il a gagné en sérénité et en maturité. » [2] C’est écrit : ce Tsonga-là ne peut pas échouer.

Acte 3

La situation n’est pas nouvelle pour Nadal. Il a déjà gagné trois matchs après avoir été mené deux manches à zéro : en finale du Masters 1000 de Madrid, en octobre 2005 ; au 2e tour de Wimbledon, en juin 2006 ; en 1/8e de finale de Wimbledon, en juillet 2007. Une fois par an. Il espère que la remontada 2008 sera précoce. Le début du troisième set  lui donne des ailes. Il mène 1-0 et obtient trois balles de break. Sur la première, Tsonga monte au filet et joue une volée, mais l’Espagnol est dessus et frappe plein fouet sur son adversaire. Il joue l’homme. Au prix d’un gros réflexe, le Français parvient miraculeusement à renvoyer la balle dans le court. La chance n’a pas changé de côté. La deuxième balle de break est effacée d’un service gagnant. Mais la troisième est sujette à discussion. Tsonga frappe un service que Nadal renvoie dans le filet. Le juge de ligne indique faute, le Hawk-Eye est convoqué, la balle est bonne. L’arbitre central, Jake Garner, demande alors de rejouer le point au prétexte que l’annonce a déstabilisé Nadal. Tsonga vient lui signifier son désaccord, mais repart la queue entre les jambes une vingtaine de secondes plus tard. Il claque un ace pour clarifier la situation, puis un deuxième, et remporte finalement sa mise en jeu.

« Je n’ai pas été surpris par son niveau de jeu. J’ai davantage été surpris par sa capacité à démolir le jeu de Nadal. »

Pour Nadal, trois belles opportunités viennent de lui passer sous le nez. Ce seront ses dernières. « Il a joué un tennis incroyable. Il n’a pas manqué un revers, il a tapé énormément de coups droits gagnants. La vérité, c’est que je n’ai eu aucune chance. Quand un gars joue à ce niveau, c’est très difficile de l’arrêter. J’ai fait de bons passings, mais il a réussi des volées amorties que je n’ai pas comprises. J’ai tout essayé, de jouer plus vite, de jouer plus à l’intérieur du court, ça n’a servi à rien. » [4] La fin du troisième set ressemble en effet à celle des deux premiers : des fautes directes peu communes du côté espagnol, des coups géniaux du côté français. Tsonga breake deux fois son adversaire avant de conclure sur un ace. 6-2, 6-3, 6-2 en 1h57. « Je n’ai pas été surpris par son niveau de jeu. Sur les tours précédents, il avait déjà écarté ses adversaires avec la manière. J’ai davantage été surpris par sa capacité à démolir le jeu de Nadal. Je savais qu’il allait l’emmerder, mais pas autant, pas à ce point-là, et pas aussi longtemps. Ça arrive aux meilleurs de laisser un set aux autres. La difficulté, c’est de maintenir le niveau de jeu. Et Tsonga a réussi à le faire. » [1]

Le Français a définitivement changé de statut. Il n’est plus seulement un des espoirs du tennis français. Il est, au moins, un finaliste de Grand Chelem, aux côtés de Patrick Proisy, Yannick Noah, Henri Leconte, Cédric Pioline et Arnaud Clément. Il apprend quelques heures plus tard qu’il jouera le titre contre Novak Djokovic. Le Serbe, n°3 mondial et vainqueur de deux Masters 1000, a perdu sa première finale de Grand Chelem il y a plusieurs mois, à l’US Open. Après avoir battu Nadal, aucun adversaire n’est insurmontable pour Tsonga. « S’il joue comme aujourd’hui, il aura sa chance. Il est dans le meilleur moment de sa carrière, il n’a aucune pression, tout lui réussit. Mais jouer une finale, c’est complètement différent. Je pense que ce n’est peut-être pas son vrai niveau. Jouer comme ça toutes les semaines, c’est impossible. » [4] Adapter sa tactique, maintenir sa confiance et son insouciance, se relâcher. La victoire s’envisage. Voire… « Il a le potentiel pour faire partie des dix meilleurs joueurs du monde. Et même d’être numéro 1 si, on touche du bois, ses pépins physiques le laissent tranquille. » [2]

Illustration : Lola Ranaivo (dont les dessins sont visibles ici)

About Author

author

Abonnez-nous à notre hebdoletter