Cyclisme

Le vélo de Ghislain Lambert

Tous les vendredis, une œuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui : Le Vélo de Ghislain Lambert (FR-BE, 2001).

Ghislain Lambert (Benoît Poelvoorde) est un coureur cycliste né le même jour que la légende Eddy Merckx. Désirant devenir son égal, il pédale dur pour accéder au plus haut niveau. Il intègre un jour l’équipe professionnelle Magicrème, mais son rôle d’équipier ne lui convient guère. Ghislain va alors recourir à des moyens illégaux pour monter en gamme.

Le film suit le parcours de ce type, issu d’un milieu rural, qui n’est porté que par ses espoirs et ses rêves. De course en course se dessine la carrière d’un coureur moyen, gagnant ici ou là une course ou une étape d’un grand Tour, mais qui connaît davantage les conducteurs des voitures-balais que les premiers rôles. Le réalisateur Philippe Harel s’explique sur ce choix :

« J’adore Jacques Anquetil, mais on ne trouvera pas de comédiens pour le jouer. C’est pour ça que je voulais faire [le film] sur un petit coureur. Dans le vélo, on ne peut pas tricher, contrairement à la boxe avec la science du montage. Le petit coureur est plus à notre portée. On apprécie d’autant mieux la performance. Ainsi, son palmarès est complètement inventé. On ne voulait pas voler de victoires à qui que ce soit. Les victoires du film existent dans les trous de l’histoire du vélo, les années où les courses, comme le Bordeaux-Paris, n’ont pas eu lieu. Cela nous permettait d’être en dehors de l’actualité, où le mot dopage arrive en premier. C’est un paradis perdu que l’on ne retrouvera jamais. C’était encore de vrais amateurs. Cet état d’esprit nous plaisait beaucoup, et nous permettait de raconter vraiment ce qui était notre sujet : le vélo. Cela le rendait universel et intemporel. »*

Dans le film, Ghislain remporte la course Bordeaux-Paris après avoir filé dans la nuit au nez et à la barbe des autres concurrents. Il ne peut gagner qu’ainsi, en flirtant plus ou moins courageusement avec les lois et le règlement. Son frère (José Garcia) devient son agent, lui fait tourner des publicités, tente de lui faire signer de juteux contrats. Ce sont les années 70, celles où l’amateurisme régnait encore sur le peloton.

« Il a fallu se documenter. Nous sommes allés suivre quelques étapes du Tour de France. C’était à l’époque de l’affaire Festina, en 1998. Nous nous sommes vite rendu compte que la période qui nous intéressait le plus visuellement était les années 1970 de Merckx. Les maillots étaient beaux, sans trop de sponsors. Ce n’était pas si professionnalisé, et les coureurs étaient plus abordables par le public. Aujourd’hui, il y a des barrières. Ce n’est plus possible. »*

Etant sélectionné sur le Tour de France grâce à un concours d’amusantes circonstances, Ghislain va être au centre d’une attention un peu particulière : être la lanterne rouge. La suprématie d’Eddy Merckx ennuie les commentateurs qui cherchent alors de nouvelles histoires à raconter au public. Ils trouvent en Ghislain, se battant corps et âme pour finir quotidiennement dans les délais, le moyen de parler des petits, des moins forts. Ceux qui ressemblent le plus aux spectateurs, à la majorité des cyclistes amateurs, sans génie mais très courageux. Jacky Durand s’est reconnu dans ce portrait :

« C’est vraiment représentatif du cyclisme des années 1970. Quand on était gamin, on faisait comme Ghislain Lambert au début du film, on se faisait des sprints à la pancarte du village et on s’identifiait à des coureurs, mais pas à Merckx, plutôt à Hinault ou Kuiper. C’était plus notre génération. On a tous débuté comme ça, mais avec moins d’images dans la tête. On ne pouvait pas voir autant de retransmissions télévisées que maintenant. Nos seules références étaient le Tour de France et Paris-Roubaix. »*

Le film est ainsi le portrait d’un cycliste lambda, qui prend vite conscience qu’il ne sera jamais Eddy Merckx mais qui continue à se battre pour laisser une trace, aussi quelconque soit-elle. Touchant, et souvent drôle.

DVD édité chez StudioCanal

* in Sport & cinéma, de Julien Camy et Gérard Camy, éditions du Bailli de Suffren