Le voyage d’Arthur Ashe en Afrique du Sud (2/2)

Par le 11 avril, 2019

A l’époque du mouvement des droits civiques, Arthur Ashe, l’un des meilleurs joueurs américains des années 60-70 et l’un des très rares joueurs noirs du circuit, a fait du combat contre le régime sud-africain une lutte pour l’honneur et la fierté des noirs.

Arthur Ashe dans le quartier de Soweto, novembre 1973 (photo DR)

(Il vaut mieux lire la première partie avant de poursuivre la lecture.)

En 1973, désireux d’être admis aux prochains Jeux Olympiques (Montréal 1976), l’Afrique du Sud s’ouvre à l’international et fait des concessions. Ainsi, l’énième demande d’Arthur Ashe de rallier le tournoi de Johannesburg est acceptée le 31 octobre, jour d’Halloween. La bonne nouvelle a cependant son revers monstrueux : le visa décrit son titulaire comme un « Blanc honoraire ». Il pose dès lors trois conditions à sa venue : il ne veut jouer devant un public ségrégué ; il ne veut pas être considéré comme un « Blanc honoraire » ; il veut aller où bon lui semble. Le gouvernement accepte, mais lui interdit les déclarations politiques.

« Il existe un concept en économie appelé avantage comparatif, selon lequel deux pays commercent s’ils croient tous deux pouvoir gagner. Je sais que le gouvernement m’utilise, mais je l’utilise aussi. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles je m’y rends. L’Open d’Afrique du Sud est le sixième tournoi le plus prestigieux au monde. Je veux y jouer et je veux y gagner. Et je suis curieux. Je ne connais pas très bien l’Afrique du Sud, mais je suis humain : je veux juste voir ce foutu endroit avec mes propres yeux et mon propre cerveau. »

Après tant d’années de luttes hors des courts, rien ne pourrait l’empêcher d’aller là-bas. Pas même la pluie de critiques qui s’abat sur lui après que la nouvelle est rendue publique. De nombreux noirs, aux États-Unis et en Afrique du Sud, estiment qu’il cautionne le gouvernement sud-africain : celui-ci pourrait ainsi prétendre que son système d’apartheid n’est pas si terrible puisqu’il accueille un joueur de tennis noir de grande renommée. L’occasion d’embellir l’image du pays à moindre frais. D’autres lui reprochent de porter une attention trop soutenue à la situation des noirs en Afrique, alors que les problèmes raciaux en Amérique demeurent d’une actualité brûlante.

« Les personnes qui ne veulent pas que je parte me font remarquer que je serai l’instrument d’un gouvernement illégal, choisi par un électorat minoritaire. Malheureusement, c’est vrai ; malheureusement aussi, c’est le seul gouvernement que l’Afrique du Sud ait. Je ne me vois pas comme Jackie Robinson, ni même comme Rosa Parks. Ni pionnier, ni pion de l’histoire. Les noirs d’Afrique du Sud n’ont jamais vu un de leurs héros devenir un héros sportif national. Leurs idoles sont limitées au statut de quartier. Ainsi, vous limitez tous les rêves et toutes les aspirations, et vous restez forcément un homme limité. »

Arthur Ashe n’a qu’un objectif : attirer les projecteurs internationaux sur le régime de l’apartheid et la politique ségrégationniste de l’Afrique du Sud. Son talent raquette en main le lui permet. Le Dr J. aurait été fier de lui.

« Oui, maître »

Il lui reste deux semaines avant de prendre l’avion pour Johannesburg, et son niveau de jeu se situe plus bas que terre (battue). Être éliminé au premier tour lui serait fort préjudiciable. On écoute plus attentivement le champion que le quart-de-finaliste.

« Si je perds au premier ou au second tour, je n’ai pas de tribune. Je suis juste un touriste intéressé – qui s’avère être noir – se baladant en Afrique du Sud. »

À Londres, peu de temps avant son départ, l’Américain affronte une délégation de Sud-Africains qui le supplient une dernière fois de ne pas faire le voyage, prétendant que sa visite légitimerait le gouvernement. La discussion dure des heures ; il les écoute. Les deux parties campent sur leurs positions. Plus tard dans la soirée, alors qu’il sort du hall du Westbury Hotel pour prendre un taxi jusqu’à l’aéroport, il croise Ilie Nastase qui lui fait un signe de la main : « Hey, Brown Sugar, ne les laisse pas te mettre en prison ».

Débarqué à l’aéroport de Johannesburg, Ashe n’est pas dépaysé : beaucoup d’hommes blancs et aucun signe ostensible de la politique d’apartheid en vigueur. Il est invité dans la maison d’un riche promoteur immobilier juif sud-africain, Brian Young, qui organise un dîner de bienvenue le premier soir. Une domestique noir se présente alors auprès d’Ashe pour lui demander ce qu’il désire boire. Il lui répond. Elle hoche la tête et murmure : « Oui, maître ».

« Maître ». C’est un coup de poing dans la mâchoire. L’ancien gamin confiné dans le ghetto de Richmond, considéré comme « moins qu’humain » et ayant interdiction d’embrasser une blanche, est désormais désigné par un titre suprémaciste par une femme noire. Quel douloureux rappel à la réalité locale !

Le lendemain, il voit à l’entrée des courts d’entraînement des pancartes « Whites only », et son équivalent afrikaans, « HERE BLANKES » (hommes blancs uniquement) et « DAMAS BLANKES » (femmes blanches uniquement). En majuscules. Seule la langue les distingue de celles de son enfance.

Arthur Ashe à Soweto (photo Alf Kumalo)

Soweto

Le 20 novembre, Ashe se rend dans le quartier de Soweto, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale. Sous la pression de la communauté internationale et à contrecoeur, le gouvernement l’a autorisé à s’y rendre. Des centaines de milliers de Sud-Africains, très majoritairement noirs, vivent dans ce bidonville d’une pauvreté absolue, écoeurant symbole de l’apartheid et bouillonnant épicentre des futures émeutes de 1976. Malgré l’amitié des gens qu’il y croise, Ashe est en colère et accablé par ce qu’il observe.

Mais il doit avant tout sa présence au tennis et pénètre le terrain d’Ellis Park, le complexe sportif du tournoi, devant des spectateurs mixtes. L’une de ses conditions – la non-ségrégation en tribunes – est respectée. La section autrefois blanche est remplie de noirs, et inversement : Ray Moore, joueur de tennis sud-africain blanc, s’assoit délibérément dans une section réservée aux noirs. Certains officiels semblent confus à la vue de ce rapprochement. Programmé sur une journée et à un horaire difficilement compatibles avec ceux des travailleurs, le match rentre dans l’histoire pour des raisons étrangères aux statistiques. Ashe le remporte face à l’Américain Sherwood Stewart.

En revanche, les tribunes des autres rencontres du tournoi sont ségrégués. Ashe comprend l’effet dérisoire de ses doléances. Il est une exception. Après son départ du pays, tout redeviendra comme avant.

Il retourne à Soweto afin d’y proposer un stage de tennis pour les jeunes. Pas de Yannick Noah, cette fois, mais des élèves enjoués. A la fin, des habitants de Soweto l’entourent. Certains lui montrent expressément la sortie, d’autres se réjouissent de sa présence. À l’image de cet adolescent noir qui le suit près d’Ellis Park et à qui Ashe demande ce qu’il fait. « Vous êtes le premier homme noir libre que je vois. »

Arthur Ashe en finale face à Jimmy Connors (photo AP)

Il bat Bob Hewitt en quarts de finale, et rencontre Cliff Drysdale en demi-finale. Au cours du match, Ashe sent qu’une partie du public blanc le soutient. Le Sud-Africain, opposé à la politique de son gouvernement, est accusé de traîtrise envers sa race. Ashe se qualifie facilement pour la finale, sans avoir perdu un set. Il s’incline finalement face à Jimmy Connors (6-4 7-6 6-3), champion en devenir.

Il se rabat sur le tournoi en double qu’il remporte avec le Néerlandais Tom Okker, dominant en finale la paire Lew Hoad-Robert Maud (6-2 4-6 6-2 6-4). Un joueur noir soulève un trophée en Afrique du Sud : à défaut d’être significatif, le symbole n’est pas anodin.

Welcome home

A son retour, il se rend toutefois compte que son voyage n’a pas éteint les controverses. Lors d’un discours au sein d’une université, des étudiants l’appellent « Oncle Tom », terme insultant faisant référence à une personne noire soumise et coopérante avec son oppresseur.

« Mon premier voyage en Afrique du Sud m’a convaincu que je pouvais jouer un rôle important en sensibilisant davantage la communauté blanche d’Afrique du Sud et des États-Unis. Je suis convaincu que le contact avec un adversaire est préférable à son isolement. Je suis convaincu que ma façon de faire peut produire des résultats. Arthur Ashe ne va pas renverser un gouvernement, mais le sport peut apporter des changements. L’Afrique du Sud ne peut pas être une cause perdue. Pas après ce que j’ai vu à Ellis Park. » 

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