Wilma Rudolph, un triplé olympique contre la ségrégation

Par le 15 octobre, 2018

Biographies. Films. Livres pour enfants. Bandes dessinées. Les produits culturels évoquant Wilma Rudolph pullulent. Ses luttes pour les droits civiques et son activisme l’ont popularisée. Mais d’abord ses courses, en 1960 : 11,18s au 100m, 24,13s au 200m, 44,72s au 4×100m. Trois titres sur trois épreuves-phares de l’athlétisme. A 20 ans, elle devient la reine du sprint.

4 octobre 1960, elle est là. L’héroïne de Clarksville, Tennessee, Etats-Unis. Des cheveux bruns et courts arrangés sur une tête ovale, yeux noirs et sourire malicieux. 1,80m pour une soixantaine de kilos. Wilma Rudolph revient à la maison, moins d’un mois après son triplé olympique acquis en Europe. Le gouverneur Buford Ellington avait prévu une fête en son honneur. Pas question. Elle exige un événement sans ségrégation raciale. C’est donc chez elle qu’est organisé la toute première manifestation multiculturelle de l’histoire locale. Défilé, visite de Fort Campbell, banquet nocturne. L’école de la ville a congédié les enfants plus tôt pour leur permettre d’assister aux réjouissances collectives.

Les trois autres médaillées d’or du relais 4×100m, Martha Hudson, Lucinda Williams et Barbara Jones, 22 ans de moyenne, l’accompagnent. Les champions olympiques de saut en longueur, Ralph Boston, et de boxe poids moyens, Eddie Crook, sont également présents. Des personnages secondaires. La ville n’a d’yeux que pour son « moustique » local. Plus d’un millier de personnes participent au festin. 1,50$ l’assiette. Tous les tickets sont partis la veille. La soirée se joue à guichets fermés.

Tout près de la mort

Wilma Rudolph est justement récompensée de sa performance. Rome, 1960, première retransmission internationale des Jeux Olympiques. Elle remporte les trois finales sur lesquelles elle s’aligne.

2 septembre, 100m, couloir 1, 11,18s, médaille d’or.

5 septembre, 200m, couloir 1, 24,13s, médaille d’or.

8 septembre, relais 4×100m, couloir 3, 44,72s, médaille d’or.

Elle est la première Américaine à réaliser le triplé. Finalement assez banal pour l’époque. La Néerlandaise Fanny Blankers-Koen en 1948 et l’Australienne Betty Cuthbert en 1956 l’avaient déjà réalisé. Mais Rudolph revient de plus loin.

Elle est la 20e des 22 enfants de son père noir, bagagiste pour une société de chemin de fer, et la 6e des 8 enfants de sa mère blanche, femme de ménage. Naissance prématurée, 2,4kg, et une grande vulnérabilité : rougeole, scarlatine, double pneumonie. Elle frôle la mort.

« Au basket, elle établit un record de points, 49 en un match »

Elle contracte la polio à l’âge de 4 ans, s’en remet difficilement. Elle doit porter un appareil orthopédique jusqu’à ses 8 ans. L’hôpital où elle se rend deux fois par semaine est à 80km de Clarksville. « Le médecin m’a dit que je pourrais ne plus jamais remarcher. Ma mère m’a dit que je remarcherai un jour. J’ai cru ma mère », écrira-t-elle dans son autobiographie. Elle s’assoit à l’arrière du bus, seul endroit où les Afro-Américains sont autorisés. Cela dure deux ans.

Elle peut enfin, à 12 ans, marcher, courir, sauter sans appareil ni semelle orthopédiques. Une combinaison miraculeuse d’un long suivi médical, d’une grande attention fraternelle et d’un profond amour maternel.

Une grossesse entre deux olympiades

Wilma Rudolph démarre alors le basket. Elle impressionne son coach qui la surnomme Skeeter, moustique. Parce qu’elle va vite et harcèle sans cesse les adversaires. Elle établit un record de points, 49 en un match. Une école d’athlétisme s’ouvre tout près, elle commence à sprinter, épate les autres filles par sa précocité. La qualification pour les Jeux Olympiques de Melbourne, en 1956, est en poche.

29 novembre, 200m, premier tour, 2e série, 24,83s, 3e place, éliminée.

1er décembre, 4×100m, finale, couloir 1, 45,04s, médaille de bronze.

A son retour du continent océanique, elle se retire des stades pendant un an pour cause de grossesse. C’est une fille. Yolanda. Le père n’a pas le droit de la voir. Ses parents s’en occupent. Wilma revient en piste. Son entraîneur a formellement stipulé que les mères de famille n’étaient pas autorisées au sein du club, mais fait une exception. Elle a pris 20kg depuis l’Australie, faut-il s’en inquiéter ?

Trois semaines avant les qualifications pour Rome, elle bat le record du monde du 200m. Tout le monde respire.

Wilma Rudolph prend sa retraite en 1962. A 22 ans. Elle obtient un diplôme d’entraîneuse. « C’est important pour moi de travailler avec des jeunes. J’espère identifier et créer d’autres leaders issus de la minorité. » Elle participe aux manifestations de Clarksville jusqu’à l’abolition des lois de ségrégation.

Elle meurt en 1994. Son héritage dépasse le 20e siècle.

Photographies : droits réservés

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